Arden, Frédéric Verger

Au travers de multiples métaphores simples mais justes, le lecteur est emporté dans un dédale d’histoires individuelles riche en intrigues et rebondissements. Loin de l’éternelle dénonciation crue de l’horreur de la guerre, l’auteur livre ici un roman décalé, mêlant recit balzacien et conte à la Bashevis Singer, qui rend plus poignant l’inhumain lorsqu’il se manifeste.
Le travail  de l’écrivain rejaillit sur les personnages eux-mêmes lorsque, par exemple, la tante Irena est décrite comme un personnage n’ayant plus d’utilité. Autre clin d’oeil, le destin d’objets tels qu’un salami à l’acacia, la bague aux serpents ou une bouteille de vin introduit une connivence entre auteur et lecteur.
S’il subsiste quelques longueurs dommageables à ce type d’oeuvre, le style n’en est pas moins délicieux. Des airs de grand classique pour un résultat des plus novateurs.

JdS

La densité remarquable du premier roman de Frédéric Verger étonne, et le lecteur pourra aisément s’égarer le long des chemins tortueux d’Arden. L’auteur maîtrise visiblement l’art de la métaphore à la perfection : le trait est toujours juste, touchant, souvent impertinent, et l’on se plaît à goûter au charme du grand hôtel dans la forêt, avec ses personnages surprenants et leurs milles petites histoires. Nous pourrions fuir à la vue de tant d’abondance dans le texte, de tant de descriptions, mais la qualité de l’écriture est telle que nous nous accrochons aux premières pages pour ne jamais lâcher prise. L’absence de chapitre, ici, sera vite pardonnée.

La première des impressions qui se dégage d’une lecture du roman est celle que l’on associe généralement à l’odeur d’un vieux meuble de souvenirs, plein des choses désuètes, mais ce sont des vieilleries délicieuses comme après avoir respiré les boiseries d’un temps de révolu. Les opérettes délicates, les valses de Strauss : toute cette ambiance d’époque est là pour nous bercer. Peut-être, autant par son écriture que par les thèmes abordés, Arden est-il d’un autre siècle. C’est que le style de l’auteur nous rappelle sans cesse les grandes plumes passées, mais sans verser cependant dans une forme d’imitation ; les traits piquants qui garnissent le texte sont là pour nous le rappeler.

Le livre est ici livré d’un seul bloc, comme un long chant jamais interrompu si ce n’est pour finir, trop brutalement peut-être, et l’on regrette que le dénouement ne s’achève pas dans la douceur des débuts. La lenteur narrative est évidente, et l’auteur prend toujours le temps de s’attarder sur le chemin, lenteur délicieuse pour qui sait apprécier le luxe de détails offerts. Loin de dessiner vaguement les événements pour précipiter l’action, il s’agit de parcourir les moindres brèches ouvertes par l’histoire, de les explorer sans retenue, admirable initiative parmi les productions diverses de notre époque.

CD

Alors que la Seconde Guerre Mondiale s’empare du Vieux Continent, dans le nonchalant duché de Marsovie, quelque part en Europe de l’est, Alexandre de Rocoule, grand oncle du narrateur et gérant du pittoresque hôtel d’Arden, s’adonne avec son unique ami Salomon le tailleur à son activité favorite : composer des opérettes. Opérettes qu’ils n’achèvent jamais, condamnés à se draper dans des rêves de gloire et de succès jamais concrétisés, tandis que le temps glisse sur Arden, situé en lisière de la forêt du même nom, en déposant la lie des ans.

Cette existence emplie de chimères se heurte à l’invasion de la Marsovie par l’armée allemande, qui confisque bientôt le pouvoir, servie avec zèle par les féroces Gardes noirs, milice marsovienne fasciste. Le hasard, sous la forme d’un orchestre juif douteux fuyant les persécutions, les déportations et les exécutions sommaires, offre alors au risible duo l’occasion de chanter une opérette avec les musiciens, auxquels ce feuilleton diffusé à la radio servira de couverture. Ces circonstances viennent également ragaillardir la verve romantique de l’oncle Alex, en amenant Ester, fille unique de Salomon juste rapatriée de Hongrie, à trouver refuge à Arden. Le petit gérant conçoit pour la jeune femme, être farouche et amer de plusieurs décennies sa cadette, une passion obsédante qu’il se garde bien de montrer à son père Salomon. Mais, en cette époque traversée d’horreurs, la guerre les rattrape bien vite.

Que dire de cette variante agréablement saugrenue du thème un peu éculé qu’est la Seconde Guerre Mondiale ? Fréderic Vergé écrit avec une aisance qui surprend pour un premier roman. Le style coule avec une fluidité et une souplesse lascive qui rendent la lecture agréable. Et pourtant difficile. Car on ne peut s’empêcher de ressentir une sorte de malaise au vu de l’ironie triste et mordante qui suinte des phrases. De constats sordides sur la nature humaine en tableaux scabreux dont la finesse de la description n’atténue pas le cru, l’auteur brosse de l’humanité grouillante une fresque amère. Il peint avec adresse une galerie de personnages plus grotesques les uns que les autres. L’oncle Alex, homme à femmes qui ne peut se résoudre à vieillir et se drape dans de vieux mythes familiaux. La tante Irène, mystique recluse dans sa chambre où, feignant l’indifférence devant les infidélités de son mari, elle s’enivre des horoscopes qu’elle compose en se gavant de papillotes. Le monarque de Marsovie, dont la bonhommie n’a d’égale que la faiblesse. Ester, ogresse brune qui, d’abord flattée par les attentions d’Alexandre avant d’en être dégoutée, ne fait rien pour dissiper les illusions de celui qu’elle considère comme un bouffon ridicule. Et autour de ces personnages se nouent des quiproquos aux conséquences parfois drôles, parfois funestes, souvent les deux.

Ces situations burlesques, servies par des images bien ciselées qui les invoquent de manière vivante, exhalent une tristesse rance car elles semblent démontrer le vide fondamental de toute vie humaine. Or la littérature n’est-elle pas là pour éclairer de sens le chaos de l’existence? En somme, ce que je regrette dans cette œuvre où un talent indéniable se dévoile, c’est que l’auteur se complaise avec élégance dans une ironie amère, un détachement dont on ne sait trop s’il faut y voir une marque de finesse ou une marque de cynisme désabusé.

BM

Dans le royaume fictif de Marsovie, au fond d’une épaisse forêt se trouve le luxueux hôtel Arden. Ce lieu insaisissable concentre toute l’essence du roman auquel il donne son nom.

Frédéric Verger dresse dans cette œuvre entre tragédie et comédie, c’est-à-dire sous le signe de la théâtralité, l’histoire historiquement ahistorique d’Alexandre de Roucoule et de Salomon Iengyel. Ces deux personnages baroques sont de prolifiques auteurs d’opérettes, sans n’en avoir toutefois jamais terminé une, leurs désaccords les empêchant toujours de rédiger la scène finale.

Ainsi, ces deux auteurs voient leur génie burlesque être tantôt exalté par la voix de papier, tantôt cruellement tourné en ridicule par Frédéric Verger, caché derrière les mots, véritable mise en abyme vertigineuse de l’écrivain. La lecture amène en effet à suivre les essais d’opérettes, enchâssées dans une trame principale, mais cette dernière apparaît très vite se mélanger à l’écriture théâtrale elle-même.

L’hôtel d’Arden devient dès lors une scène expérimentale pour l’œuvre théâtrale de ce duo ubuesque, aussi bien que la scène du jeu de société qui s’y joue entre les différents personnages dont l’extrême complexité les fait osciller entre types romanesques et fantaisie incongrue. Le texte s’interroge d’ailleurs bien quant à savoir si l’oncle Alex n’aurait pas épousé son excentrique femme pour avoir reconnu en elle l’un de ses personnages d’opérettes.

Au milieu d’une luxuriante forêt qui rappelle la matière de Bretagne et évoque l’imaginaire du conte, cet hôtel semble perdu, géographiquement et dans le temps, sorte de dernier bastion de l’absurde face à la menace nazie. Refuge, enclave au sein du contexte politique, Arden acquiert au fil du roman une forme organique, lieu de vie et lieu vivant, dont l’atmosphère enivrante est doublée par les longues descriptions proustiennes aux riches métaphores, véritable délectation littéraire. Le régime d’écriture, déconcertant par la longueur du roman et l’absence de découpage en chapitres, invite à la patience : il s’agit de perdre le lecteur, de le faire explorer ce lieu vidé de toute réalité historique. Il s’agit de prendre son temps, de voir se déplier non pas l’intrigue, mais la narration, inlassablement.

Le roman de Frédéric Verger propose en effet une balance savante entre réalité et fictif et ce à plusieurs niveaux. Le contexte politique de la Seconde Guerre mondiale ne sert que de toile de fond pour permettre à Alexandre de Roucoule et Salomon Iengyel d’achever, enfin, une opérette, comme si la barbarie appelait la légèreté. On ne parvient toutefois pas à saisir s’il s’agit pour le roman de disqualifier cette réaction d’apparence inconsciente (Salomon étant juif, le danger pour sa fille et lui est réel), sous forme d’une constante ironie teintée d’accents flaubertiens, ou si Frédéric Verger propose véritablement la littérature comme parade devant la montée du nazisme, laquelle serait en fait peut-être la seule absurdité.

La frontière entre le réel, relatif du fait de l’existence fictive de la Marsovie, et les opérettes est en fin de compte impossible à tracer. Les deux protagonistes semblent entraîner tout Arden dans le jeu théâtral pour créer une opérette totale vers laquelle tend tout le roman. On ne sait ainsi jamais de quoi parle véritablement ce livre, ce qui fonde justement sa force : le texte saisit le burlesque attachant des personnages, offre une pause descriptive ahistorique et presque atemporelle de cet hôtel où les préoccupations du réel semblent ne pas exister, un « ça a été » barthésien.

Et si, au finale, Arden devait se lire comme une opérette ?

GL

Il n’est rien de plus confortable que de siroter un chocolat au lait trop chaud, affalé dans un fauteuil trop mou devant la cheminée, avec aux pieds de vieilles pantoufles si bien faites à nos pieds qu’elles en deviennent une extension de notre personne. Arden, premier roman de Frédéric Verger, est une telle pantoufle : familière et confortable, dénuée de surprise mais si agréable à porter qu’on lui pardonne aisément toute maladresse.

Le récit est conté par un narrateur fictif, jouant son rôle de passeur de la mémoire familiale : c’est sa tante, vieille dame dépositaire d’un esprit familial qui deviendra un cliché dans la narration, qui lui raconte l’histoire rocambolesque de son oncle, Alexandre de Rocoule, gérant d’hôtel sous l’occupation nazie en Marsovie, pittoresque contrée fictive d’Europe de l’est. On retrouve ici un ensemble de stéréotypes : l’Histoire familiale (le récit force la majuscule) transmise aux enfants, dans une atmosphère de nostalgie condescendante et le tout, cerise sur le gâteau, concerne la Seconde guerre mondiale… Les premières pages sont donc marquées par un rictus ironique : rien ne surprend, tout est attendu – mais : le récit est porté par une voix douce et apaisante, qui transporte le lecteur dans ses méandres apparemment sans fin sans que celui-ci ne voit de raison à se plaindre.

En effet, le récit est marqué par deux caractéristiques essentielles : d’une part, le texte se présente d’un bloc ; point ici de chapitres, de parties, de paragraphes – la narration est unie, j’irais jusqu’à dire uniforme, se comporte comme un ruisseau trouvant par ses multiples affluents de quoi se régénérer et s’amener jusqu’à la mer. Ce choix du non-découpage force le style à être doux et feutré, puisque le suspense insoutenable de fin de chapitre est ici interdit : la narration doit toujours se poursuivre, quitte à passer du coq à l’âne sans prévenir, mais avec une élégance constante. D’autre part, le rythme du texte est à l’unisson de cette allure « pantouflesque » : le récit proprement dit (soit les détours d’Alexandre et de Salomon, son ami musicien et par ailleurs juif) ne démarre qu’au bout de cent soixante pages, les précédentes étant consacrées à du plantage de décor – la Marsovie, caricatural pays présenté avec une condescendance constante ; le duo central, Alexandre et Salomon et surtout, Arden, une maison de poupées si délicatement peinte. Et ce qu’il y a de tout à fait remarquable, c’est que cela ne transparaît jamais. Ce n’est qu’à la rupture, à ce moment où le récit démarre que l’on se rend compte que l’on n’a pour le moment rien lu. Le récit est porté par un indéniable talent de conteur, de metteur en scène même, tant celui-ci emprunte dans son ton légèrement décalé et sa manière humoristique à un certain théâtre léger, qui force le respect dans son invisibilité. Cependant, ce choix de la théâtralité met à mal l’impact du récit : tout est dilué, tout se confond dans cette indifférence face aux évènements. Observer avec amusement les soubresauts des personnages principaux est de circonstance : ils sont tout à fait pathétiques. Mais il est malvenu d’appliquer le même traitement aux turpitudes de la vie marsovienne, particulièrement lorsqu’elle celle-ci bascule dans l’horreur propre à l’époque (le meurtre du père Molodine ou la scène de la charrette, qui n’acquière sa force que par ce qu’elle décrit, et non pas par la manière dont elle est décrite – bien que cette scène constitue indéniablement un point marquant du récit). Cette distance, ce détachement parfois forcené conduit le lecteur à avoir le sentiment de lire un rapport, un compte-rendu plus que véritablement un récit qui prendrait cœur dans ses personnages.

L’œuvre déroule son récit sans faillir ; c’est une horloge bien réglée, qui égrène les heures et les pages, raconte sans en avoir l’air. Cependant cette nonchalance persistante nuit au roman : il y a une excellence formelle dans Arden, mais il n’y a pas d’âme. Le propre de la forme littéraire est de propulser le lecteur à l’intérieur de l’ouvrage, de faire participer le lecteur dans son propos. Arden de ce point de vue, n’est pas un roman : c’est une pièce de théâtre, à laquelle on assiste sans jamais y prendre part. Le style, forcé par le choix  structurel, atténue les émotions et dilue l’éventuelle horreur des situations, ce qui est particulièrement gênant pour la conclusion : de page en page, le rythme s’accélère, jusqu’à une fin qui en a l’air bâclé, puisque dépourvue de toutes les fioritures dont s’embarrassait le roman jusqu’alors, qui paraît avoir été mise en place dans le seul but de ne pas ressembler aux personnages, incapables de rédiger leur troisième acte.

En effet, si l’auteur parvient à proposer cent soixante pages sans faire avancer son récit, c’est qu’il encombre celui-ci d’une multitude de détails et d’anecdotes qui, s’ils contribuent à l’ambiance du récit (et ne sont donc pas inutiles), alourdissent celui-ci et le transforment par moments en une parodie : ainsi de tout ce qui concerne « l’histoire familiale » des Rocoule, idée scénaristique plus tape-à-l’œil que vraiment utile. L’idée est que la narration est portée par un neveu d’Alexandre de Rocoule, ayant appris l’histoire par la voix de la sœur de celui-ci : le problème est que tout au long du roman, celui-ci se comporte comme n’importe quel narrateur omniscient ; ce n’est que parfois, trop rarement, qu’il semble se souvenir qu’il ne peut tout savoir et propose, l’air de s’excuser, des visions divergentes, mais toujours sur des anecdotes mineures et sans aucune importance. Il est en effet certains détails dont le narrateur n’aurait en aucun cas pu avoir connaissance. Si ceci n’est qu’un détail, il met à mal la beauté du récit, en en faisant un monstre boursouflé.

En dépit de tous les reproches que l’on peut – légitimement – lui adresser, Arden reste un objet littéraire formidable, un hommage parfois remarquable, rarement pertinent – il aurait pu être judicieux, pour raconter la même histoire, de choisir un autre cadre, notamment temporel… – mais toujours digne d’intérêt, à une certaine forme de récit qui a pu peut-être se perdre depuis les grandes heures du XIXe siècle. Le livre constitue un retour vers le passé, dans son ton et sa méthode, intéressant mais indéniablement désuet.

HG