Cérémonie, de Bertrand Schefer

Le titre du film Une femme disparaît, d’Alfred Hitchcock est le seul texte présent sur la quatrième de couverture du livre de Bertrand Schefer.

Dans ce film de 1938, Iris Henderson voyage dans un train arrivant d’Europe centrale en compagnie de Miss Froy, une vieille dame britannique comme elle, qu’elle a rencontré le jour. Au cours du voyage, Miss Froy disparaît mystérieusement. La jeune femme s’inquiète, mais personne ne veut la croire et on tente de la convaincre qu’elle a tout imaginé.

Imaginer. La mémoire. Lire fait dans une large mesure appel à la mémoire. Au fil d’un texte, nous nous surprenons à vagabonder dans nos souvenirs, dans les réminiscences –parfois inattendues- que suscitent certains assemblages de mots. Alors que l’expérience du vagabondage est souvent agréable et aisée pour un lecteur, la restitution par un auteur du fonctionnement de la mémoire l’est, sans doute, beaucoup moins. Pérec, en son temps, s’y est d’ailleurs essayé : dans W ou le Souvenir d’enfance, il affirme avoir « trois souvenirs d’école », avant de les énumérer et d’en rajouter un quatrième, que sa mémoire a fait émerger en cours de route.

Ici, une femme disparaît, et nous savons à peine qui elle est : elle n’est jamais nommée, sans doute pour ne pas bloquer le travail de mémoire. Pour la même raison peut-être, la ponctuation est très libre, et le livre n’est pas découpé en chapitres, mais en blocs justifiés de texte : on a l’impression que chacun des voyages, des actes évoqués pourraient ne plus jamais se reproduire ou au contraire, sont posés pour la première fois. Ils sont alors utilisés comme points de départ pour la divagation de la mémoire, et pour la fixation du souvenir de la femme. Que le lecteur ne soit pas dérouté par la forme, voire l’écriture très particulière et exigeante. Qu’il ne se décourage pas, lorsqu’il comprend qu’il ne saurait résumer ce qu’il a lu dans les cinq dernières pages, et se laisse entraîner.

Le récit s’ouvre et se referme sur le trépas. Les dernières pages, d’ailleurs, relèvent de la poésie et nous font ressentir de manière aiguë la décharge de douleur, la perte de conscience, de concentration, à l’annonce de cette mort. Au delà du deuil, on sent l’amour pour cette femme, la frustration de ne pas le lui avoir assez dit, le combat contre l’affadissement des souvenirs.

Le travail sur la langue, sur les mots, est remarquable. Ce livre est l’œuvre d’un artisan authentique, qui semble coucher mécaniquement sur papier les errances de son deuil, avant de se rendre compte que ses écrits étaient tous reliés entre eux par l’amour.

Reste, pour le lecteur, le regret sincère ne pas avoir connu cette femme autrement que par ce remarquable roman.

PM

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Sur la jaquette de Cérémonie, vous trouverez ce résumé : « Une femme disparaît. » C’est un mensonge. Plus que tous les autres personnages de Bertrand Schefer, « elle » apparaît en filigrane de chaque ligne, imprègne le livre. Le deuil comme un hymne à la mère : ainsi se déroule cette cérémonie chaotique.

Au fil des pensées décousues d’un narrateur bouleversé se dresse le portrait désordonné d’une femme qu’il retrouve, sa mère. Cette commémoration intime dure le temps d’une traversée du parc du Luxembourg. La nonchalance de l’oeuvre et de son style rejoignent l’indolence mesurée du narrateur. Les anecdotes se succèdent, des souvenirs éparses, traités toujours avec cette même distance douloureuse, endeuillée. Le flou, l’inconsistance des souvenirs parfois contraste avec leur gravité nouvelle, que la mort leur fait prendre.

Narrer la douleur nue, mais pas épurée de ses petites vanités, ou autres mesquineries innocentes, Cérémonie est un livre d’une douceur grinçante. Revenant subtilement sur toutes les étapes du deuil, du sentiment d’abandon à l’oubli volontaire sans s’affranchir des passages obligés sur les funérailles officielles, Bertrand Schefer convainc par sa simplicité même de son livre : Cérémonie, ou De la difficulté d’être un orphelin adulte.

MF

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Ce roman de Bertrand Schefer est résumé en 4e de couverture par cette phrase assassine : « Une femme disparaît . » Violence de la disparition, grand vide et manque, voilà ce que vivra le narrateur. On ne sait d’abord pas qui est cette femme pour le narrateur, ce qui nimbe le livre d’une souffrance toute universelle. La perte d’une femme, d’une amante, d’une amie, d’une fille, d’une mère, on ne le sait d’abord pas bien, l’empathie est naturellement forte pour ce narrateur esseulé et perdu. Puis peu à peu, cette souffrance prend un peu d’épaisseur, se personnalise, car faire l’éloge d’une femme universelle, la cérémonie des morts de chacun, ce n’est pas possible. Ce livre semble parfois se chercher, à l’image de son personnage. On ne comprend pas qui il pleure, ni pourquoi. La souffrance est vague, d’abord car elle est trop forte, mais à force de n’être qu’une vague notion dénuée d’objet, on se lasse. D’abord bouleversé, on regrettera un développement un peu empesé et trop général. Le sursaut arrive trop tard, quand l’histoire personnelle reprend le dessus. Faire la cérémonie des morts, c’est un sujet bien trop vaste, et surtout bien trop personnel. Ce roman cherche et fouille dans les affres du deuil, passant par toutes les étapes que traverse un homme : la volonté d’en faire une souffrance universelle, le fond du gouffre, le retour des souvenirs et l’acceptation de son histoire personnelle. Un roman plus dense qu’il n’y paraît, mais qui peine à s ‘incarner. La douleur due à la perte d’un être cher est un sentiment universel, mais qui ne peut que s’énoncer dans une histoire personnelle et singulière, ce roman manque de ce souffle singulier, humain.

CD