De Lait et de Miel, de Jean Mattern

« L’idée de regarder en arrière seulement parce que la mort est proche me désole. » C’est pourtant bien un dernier regard que le narrateur de De lait et de miel jette sur sa vie, en forme de confession à son fils Gabriel.

Dernier quart d’heure pour cet immigré roumain installé en France; juste le temps de brasser une dernière fois des souvenirs qui parfois se refusent, parfois hantent, comme celui d’un train quittant la gare de Budapest avec à son bord un ami cher qu’on ne reverra plus. Qu’est-ce que la mort pour un vieil homme qui l’a côtoyée tout au long de sa vie, sa mort à lui, déclarée certaine alors qu’il est atteint du typhus quelques mois après sa fuite de Temesvar, ou celle qui un beau jour s’abat sur l’un de ses enfants ? Peu de chose. C’est cette familiarité qui explique le ton sobre et distant du narrateur. Sans jamais céder à la nostalgie, celui-ci s’efforce de mettre de l’ordre dans les temporalités entremêlées de son existence passée, nous conduisant par-là même du Banat roumain à Bar-sur-Aube. Car son drame est aussi le drame d’un déplacement, à travers une Europe prise de convulsions, d’un exil sur lequel il faut reconstruire, d’un déracinement qui toutefois offre la possibilité (illusoire ?) d’une vie enfin apaisée, une vie « de lait et de miel ».

Poignante leçon de mémoire et d’oubli, le second roman de Jean Mattern séduit par sa justesse, sa minutie, et son élégance triste.

MR