Bérénice 34-44, Isabelle Stibbe

« Elle ne racontera pas les regards entendus, les sourires de connivence. » C’est avec cette phrase pythique que s’ouvre le premier roman mené d’une main de maître par Isabelle Stibbe. On connaissait la Bérénice de Racine et celle d’Aragon ; avec Bérénice de Lignières, pensionnaire imaginée de la Comédie Française, ce prénom poursuit sa destinée glorieuse et dramatique.

Le roman entremêle habilement personnages fictifs et  historiques à l’instar de Bérénice et Louis Jouvet, Histoire, tradition juive et déambulation dans les arcanes de la Comédie Française. Ce savant dosage entre fiction et réalité est tant et si bien réalisé que le lecteur ne sait plus où se trouve la frontière entre ces deux mondes, ni même si le personnage éponyme est un martyr moderne ou un symbole empruntant respectivement à Judith et Marianne leur talent à porter un masque et leur combativité à toute épreuve. On ressort de ce livre avec une empathie folle pour cette jeune femme qui a tout sacrifié pour son Art acceptant jusqu’au reniement paternel, la tête emplie de ces moments forts qui  jalonnent le texte et qui résonnent encore longtemps après la lecture.

Certes, le thème de la seconde guerre est éculé mais l’auteur parvient à nous faire oublier ce  travers en concentrant au maximum son fil tragique au sein des murs de la Comédie Française, permettant ainsi d’invoquer un imaginaire puissant chez tout lecteur autour de cette institution sacralisée qu’est le Théâtre de Molière.

L’écriture est fluide, simple, d’aucuns diront simpliste, mais à mes yeux le style épouse parfaitement l’institution décrite en ce que forme et fond se caractérisent  par un académisme prégnant, soulignant  par contraste un personnage fort et attachant et éclairant une recherche riche et documentée sur la Comédie Française aux heures sombres de l’occupation (l’auteur a été responsable des publications de la Comédie Française et est aujourd’hui secrétaire générale de l’Athénée Théâtre Louis-Jouvet).

Le substrat à l’issue de cette lecture n’est donc ni plus ni moins qu’une franche émotion teintée de notes didactiques faisant de ce roman une ode au Théâtre et plus généralement à la vie en ce qu’elle a de tragiquement beau.

Un livre à mettre entre toutes les mains.

DF