Nos vies désaccordées, Gaëlle Josse

Vous voulez faire un livre qui marche, et vous choisissez la fibre sentimentale. Vous sortez les ficelles un peu usées : prenez une histoire d’amour passionnée et dramatique. Pour personnage principal, choisissez un artiste – joueur de piano, par exemple -, qui soit aussi une célébrité. Toujours entre deux avions, « la valise ouverte au pied du lit » – mais attention, que cela ne lui monte pas à la tête, dites qu’il n’aime pas dormir dans des hôtels trop luxueux. Pour les nationalités, rajoutez un vieux juif d’Odessa qui a survécu à la seconde guerre mondiale, artisan de génie, et une belle italienne au décolleté trop plongeant. Saupoudrez d’une sauce provinciale avec l’hôtel où il ne passe jamais personne et où vous prenez pied. Mettez un Steinway dans une bergerie, changez de vie. Pour l’héroïne, donnez-lui une aura de mystère. Il faut qu’elle soit artiste, que sa famille la rejette, que son passé soit trouble. Pour la rendre encore plus sympathique, rendez l’amant égoïste et fautif, et faites-lui faire son mea culpa, n’hésitez pas à avoir la main lourde, que son acte de contrition donne la mesure de l’intensité de son amour. Faites accompagner par un père de substitution, en qui accorder sa confiance. Racontez le drame sur un  fond musical, disons Schumann. Et, pour le rythme, finissez les chapitres par des belles phrases sentimentales en italique : « elle lui dit qu’elle aimerait mourir sur cette musique ». « Il tremble. Son rêve, au creux de ses mains ». Mixez, servez.

Et ça marche. Musiciens ou non, nous vibrons avec ces vies désaccordées qui font le titre du roman de Gaëlle Josse. Car si la structure mélodique est connue, l’air n’en reste pas moins beau. L’adroite orchestration des différents temps du récit, qui nourrissent l’attente d’un narrateur en désarroi, permettent de reconstituer peu à peu l’histoire du couple, les grandes passions en mode majeur, les petites souffrances et les terribles bouleversements en mode mineur. Pour le plaisir et l’apaisement du lecteur, l’harmonie se retrouve à l’issue du récit, les instruments retrouvent leur place, et l’auteur aura le goût de laisser la sonate inachevée, pour obtenir le silence de la fin du morceau, nourri d’espoirs et de rêves.

VB