« La littérature poussée à outrance, l’ivresse de la lecture sont une façon de réguler le monde »
Distingué en 2009 par la première édition du Prix Littéraire des Grandes Écoles pour son ouvrage L’origine de la Violence, Fabrice Humbert a depuis poursuivi sa carrière avec bonheur. Récompensé peu après par le Renaudot de poche, il a par la suite publié La Fortune de Sila et Avant la Chute.

L’auteur revient ici pour le Prix sur son approche de la littérature, sa vision de la critique et l’apport du Prix Littéraire des Grandes Écoles.

 

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© Marc Mameaux

Comment êtes-vous entré en littérature ?

Autoportraits en noir et blanc, mon premier roman, a marqué la fin d’un long processus, à moins que ce ne soit le début d’un autre. J’écris depuis l’âge de 20 ans, et j’ai commencé  essentiellement par des nouvelles. Il m’a fallu huit ans pour arriver à une certaine maîtrise car j’étais jusque-là incapable de tenir la distance. Autoportraits en noir et blanc est le premier jalon posé sur cette distance : j’avais enfin réussi à écrire 200 pages.

Ressentez-vous l’écriture comme un désir ? Comme une nécessité ?

En tant que désir, il m’est très difficile de l’expliquer. Peut-être vient-il du fait que, très jeune, je lisais beaucoup. Pour moi, le désir d’écriture est l’expression d’une forme d’adéquation au monde : la littérature poussée à outrance, l’ivresse de la lecture,  sont une façon de réguler le monde, de régler le rapport qu’on entretient avec lui. Et puis l’écriture est aussi, sans nul doute, une nécessité, mais de celles dont on ne peut pas vraiment parler. A mon sens, c’est une « névrose réussie » pour reprendre l’expression de Freud.

Avez-vous pu noter des étapes dans votre période de formation ?

Je n’ai pu que constater des insuffisances, renforcées par le manque de réflexion que j’entretenais sur mon travail. J’ai d’ailleurs mieux commencé que je n’ai continué. Ma première œuvre est une assez longue nouvelle, , mais je l’ai pendant longtemps assez peu considérée. Maintenant je trouve que ce n’était pas si mal, beaucoup mieux en tout cas que ce que j’ai écrit trois ou quatre ans après.

J’avais une grande chance à l’époque : j’écrivais avec beaucoup d’aisance, sans me poser de questions. Quand on commence à écrire, il ne faut pas avoir de doutes. Maintenant, je fais plus attention à ce que je fais, les tourments du doute sont présents.

Quel rapport entretenez-vous à la langue française ? Vos prises sur la langue sont-elles faciles ou bien vous arrive-t-il de lutter contre elle ?

Je dois dire que j’ai un rapport aisé et fluide à la langue, ce qui est une force, mais aussi un obstacle. Je regrette cette fluidité, j’aimerais me battre avec les mots et avoir une langue plus visible, mais il est très dur de choisir car le style est imposé par votre nature. Le mien a ses attraits mais j’ai parfois rêvé d’un autre style, plus voyant, comme celui de Proust ou de Céline, qui retravaillent profondément la langue. Ce qui m’est venu est un style plus invisible, assez discret.

Certains auteurs vous ont-ils influencé ?  Peut-on trouver des traces d’intertextualité dans votre œuvre ?

Oui, j’ai été influencé par Voyage au bout de la Nuit de Céline, par les œuvres de Nabokov, mais à vrai dire, la plupart des grands auteurs m’ont marqué. Une certaine influence a pu s‘exercer mais le moment clé pour moi est celui où l’on s’en dégage. J’ai écrit durant ma période de formation un livre dans le style de Proust et un livre dans le style de Céline et c’est ce qui m’a permis, ensuite, de me défaire de ces modèles. L’imitation, cela ne m’allait pas du tout. Il n’y a pas d’authentique écrivain qui soit un imitateur. L’essentiel est vraiment de trouver sa voie, même si elle est plus mineure.

Pourquoi cette récurrence de la violence dans votre œuvre ?

Je n’ai pas de réelle explication là-dessus. Il y a certes des éléments très intimes qui transparaissent, on ne sait pas trop comment, des événements familiaux et intimes, mais c’était inconscient avant L’Origine de la violence. Quand j’ai écrit Autoportraits en noir et blanc, je ne pensais pas du tout à la violence et c’est en relisant le livre que j’ai réalisé qu’elle est une évidence.

L’œuvre se dérobe à la conscience. Si on se penche sur les grands auteurs, on constate au début une certaine fraîcheur, une innocence, et au fil des œuvres,  ils s’élèvent vers davantage de conscience.  Cela aboutit à une écriture plus sèche et savante. La conscience finit par se retourner contre l’œuvre, l’éclat commence à y manquer. De la même façon, dans mes écrits, avec les années, une certaine réflexion s’est imposée. Mais une part d’inconscient subsiste tout de même, j’espère pour longtemps.

 

La critique fait-elle, précisément, émerger la part d’inconscient dans l’écriture ?

 Oui, je m’en rends compte tous les jours. à travers les articles publiés mais surtout à travers la réaction des lecteurs qui voient des choses qui parfois vont à l’encontre de ce qu’on pensait avoir écrit.

J’ai rencontré il y a quelques années les élèves d’une classe de lycée qui étudiaient la figure des femmes et travaillaient sur mon roman La Fortune de Sila.  Et une élève m’a demandé : « pourquoi vos femmes sont-elles faibles, ou bien lorsqu’elles sont fortes et ambitieuses,  ne sont-elles plus des femmes ? »

J’ai été surpris car ce n’était pas du tout ce que j’avais voulu montrer. La jeune fille qui m’a posé la question a alors lu une phrase du roman. Le personnage en question était une banquière  et le passage précisait que cette femme était « stérile ».

Tout un chacun peut-il se faire critique ou est bien la critique est-elle, selon vous, un art réservé aux initiés ?

 Tout un chacun est critique à son corps défendant. Le lecteur réécrit le livre et le comprend  à sa façon. Après, il y a des degrés de critique. Pour certains, c’est un métier. La critique journalistique tient un grand rôle dans la vie littéraire tandis que la critique universitaire  travaille le texte avec une grande attention. Le meilleur article sur L’Origine de la violence est universitaire mais la critique journalistique peut s’avérer elle aussi très pertinente.

 Arrivez-vous à vous dégager de la critique, qui peut s’avérer, par certains aspects, oppressante ?

 Je ne sais pas quelle peut être la bonne attitude vis-à-vis de la critique. L’écriture en reste nécessairement dégagée mais la critique a néanmoins toujours une incidence, sur l’écrivain et dans l’œuvre. Elle peut entraîner une réponse de l’auteur mais très rarement altérer le style.

La littérature étant en partie fille de son époque, la critique est elle aussi soumise au phénomène de mode et est très changeante. Il faut une grande force et beaucoup de philosophie pour l’aborder correctement.

 Est-ce que vous imaginez votre lecteur en écrivant ?

Oui, mais le lecteur que j’imagine est un lecteur idéal. C’est une pure représentation de l’esprit, qui ne correspond pas forcément à la réalité.

 Que ressentez-vous personnellement lorsque vous écrivez ? Existe-t-il une mise à nu de l’auteur ?

 La mise à nu est en effet une composante de l’écriture. Elle est très importante dans L’Origine de la violence. Mais en l’occurrence, c’était voulu et j’ai fait de la mise à nu une mise en scène : j’ai tout fait pour que le narrateur soit assimilé à l’auteur. Mon adhésion avec le lecteur  était en jeu, il fallait qu’il sente quelqu’un en face de lui. Comme, dans cet ouvrage, tout reposait sur cette proximité entre lecteur et auteur, je n’étais pas gêné car je l’avais cherchée.

 

 Quel souvenir gardez-vous de cette année, de cette première récompense attribuée à l’une de vos œuvres ?

 C’est naturellement pour moi un très bon souvenir. L’Origine de la Violence a été très bien accueillie. Contrairement à d’autres, c’est une œuvre qui s’est épanouie sur le long terme. En effet, l’épreuve de la publication peut être très brève. C’est généralement un moment extraordinaire mais au bout d’un mois, il n’y a plus rien. Or dans ce cas, cela s’est étalé sur deux ans, de la publication au prix Renaudot de poche. Cela a permis au livre de s’imposer et au public de mieux me connaître, d’où le souvenir que j’ai d’une période d’attente.

Le PLGE est une des étapes qui ont jalonné ce laps de temps. C’est un prix très agréable du fait que ce sont des jeunes gens,  que j’ai trouvés  intéressants, qui le remettent.

Un des plus beaux articles sur l’Origine de la Violence a été écrit par un des jurés du Prix littéraire des Grandes Écoles. Il était d’une très grande finesse et avait su déceler les différentes facettes  de mon écriture.

Quelle image gardez-vous du prix ?

Pour moi, le Prix Littéraire des Grandes Écoles est un prix extrêmement dynamique. A l’époque, la première présidente avait voulu faire les choses en grand et j’avais été touché par l’écho donné par le Prix à ma récompense. Sur mille prix qui existent en France, seuls six ou sept  ont un réel retentissement, il faut vouloir et pouvoir s’imposer.

Quel est votre rapport avec le public étudiant ?

On ne mesure pas vraiment son public. Il est très impalpable. Par exemple, Autoportraits en noir et blanc a été très peu vendu, je me suis même dit que cela serait bien que je remercie un par un mes lecteurs car on n’a strictement jamais accès à son public autrement. Je le rencontre uniquement lorsqu’on m’invite dans des classes. Quant à mes élèves,  ce sont de bons étudiants, ils ont un rapport facile à la lecture mais elle n’est pas leur priorité. Ils sont plus intéressés par les marques extérieures de l’écrivain. C’est peut-être le rôle de ce Prix que de regrouper  ces jeunes attirés par la littérature, sous toutes ses formes.

Que souhaitez-vous au Prix pour cette année ?

Bonne chance ! Ca marchera forcément car vous êtes jeunes. La jeunesse est  un atout formidable dans l’univers de la littérature et c’est ce qui donne à ce prix une aura particulière.