“La littérature est un antidote à la médiocrité et à la morosité sans cesse menaçante du monde”.
Présentateur de “La Grande Librairie” sur France 5, François Busnel plaide ici pour le livre comme un objet de plaisir et de joie. Contre les chapelles, les prix littéraires et St-germain des Près, le directeur de la rédaction de “Lire” nous décrit un monde de littérature pour tous.

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© Franck Courtès

Comment devient-on journaliste littéraire?

En séchant les cours! Après mon bac, je me suis inscrit à des études de philosophie, dont la validation dépendait d’un unique contrôle final, en juin. Ca me laissait le temps de courir les rédactions pour proposer des piges qui étaient, bien entendues, toutes refusées. Et puis, un jour, avertis par un professeur visionnaire, un ami et moi sommes partis à Berlin. C’était au début du mois de novembre 1989 et, lorsque le mur s’est effondré, nous étions là avant tous les grands reporters de l’époque. De nombreuses radios françaises ont soudainement été intéressées par mes piges et m’ont par la suite orienté vers Radio France Internationale (RFI).

Pas tout à fait l’endroit pour parler littérature…

Toujours est-il que je me suis retrouvé à couvrir des conflits, d’abord en Afrique, puis au Moyen-Orient. En 1995, je me suis dit qu’il était temps de passer à autre chose et des rencontres providentielles m’ont permis d’animer une émission quotidienne sur la radio BFM à l’époque de son lancement.

Pour vous retrouver une grosse décennie plus tard à la tête de la Grande Librairie. Quelle est votre ambition avec cette émission?

La seule chose qui compte pour moi, c’est de faire lire les gens. Nous vivons une époque, où les masses sont trop souvent abruties par ce qui est diffusé à la télévision. En ce sens, la télévision est souvent un relais de cette tyrannie de la bêtise. Mon pari, c’est d’utiliser ce relais pour déclencher le désir, une étincelle qui viendra mettre le feu aux poudres du plaisir littéraire.

A vous entendre, votre arme c’est plutôt l’émotion, non?

Peut-être… Je ne pense pas qu’il faut trop attendre de la télévision. C’est un média de l’instantanéité qui ne permet pas, à mon sens, de faire une analyse de fond. C’est une bonne occasion de commencer à découvrir la littérature, mais cet apprentissage doit ensuite prendre d’autres canaux.

Ceux de votre magazine “Lire” peut-être?

Et pourquoi pas? Le magazine “Lire” est une aventure éditoriale très particulière. Nous bénéficions bien sûr de l’aura historique de sa fondation en 1975 par Bernard Pivot, mais “Lire” s’est efforcé de proposer un discours différent de celui qu’on voit ailleurs dans le monde de la presse littéraire. Notre magazine propose des entretiens avec les auteurs, évidemment, un cahier critique, mais aussi des sujets d’actualité et surtout, des extraits des ouvrages prochainement publiés. C’est une formidable leçon d’humilité pour nos journalistes de se rendre compte que c’est le travail des écrivains qui constitue finalement la spécificité de notre revue. 

Remettre l’auteur au centre de la culture littéraire de tout un chacun?

Oui, tout comme “La grande Librairie”, “Lire” s’adresse au plus grand nombre. Je cherche à vulgariser, au sens propre du terme, des contenus qui permettront après à leurs lecteurs de s’élever vers de plus hautes sphères. Au vue de notre nombre d’abonnés et des ventes en kiosque, c’est un pari gagnant.

Beaucoup vous décrivent en effet volontiers davantage comme un marchand qu’un intellectuel, au travers de vos deux médias.

Ah bon ? Vous me l’apprenez. Mon objectif est de faire vendre des livres, c’est vrai, et je n’en ai pas spécialement honte. J’ai un rêve : créer une nation de lecteurs. En quoi faire vendre des livres serait-il dangereux? Mon émission, c’est une grande librairie, un espace démocratique où on peut dépenser de 1€ à beaucoup plus pour toutes sortes de livres. On peut aussi juste y jeter un oeil, y rencontrer d’autres lecteurs, ou découvrir de nouveaux auteurs. Les librairies doivent exister et survivre pour garantir ce bouillon de culture, ce bonheur de la découverte littéraire pour tous !

Vous définiriez-vous comme critique ou journaliste littéraire?

Je ne suis pas critique littéraire, ni vraiment journaliste littéraire d’ailleurs; je suis un lecteur. Le critique littéraire est un médecin légiste qui dissèque les ouvrages. Loin de cet exercice un peu froid, je veux faire aimer la littérature en cherchant une histoire ou un style qui peut agir sur notre vie. Le livre est un objet de plaisir et en suivant un livre, on a normalement un désir d’aller plus loin, plus haut. Ca change la vie, vraiment.

Alors que serait une bonne critique pour vous?

La critique est nécessaire mais elle ne doit pas chercher à être justicière. Pour moi, la vraie bonne critique répond à deux valeurs (qui sont aujourd’hui hélas considérés comme des défauts) : l’enthousiasme et la curiosité. Nous vivons dans un monde blasé, où prospère le cynisme, qui n’a plus d’envie. Pour moi, la vraie critique restitue l’enthousiasme, montre l’admiration face à l’œuvre qui sait nous toucher.

A vous entendre, on vous sent parfois un peu seul dans votre vision d’une littérature-plaisir.

C’est vrai que c’est une quête dans laquelle je me retrouve parfois un peu isolé. Mais, en littérature, l’isolement est une condition sine qua none pour rester indépendant: je n’écris pas, je ne publie pas et j’évite de trop côtoyer le milieu. C’est probablement une réminiscence de mon passé de reporter en Afrique: j’évite les marigots, ce sont toujours des endroits malsains. Au fond, la lecture est un acte solitaire, dont je m’accommode très bien.

Que pensez-vous des prix littéraires?

Pour être honnête, je ne connais même pas les sélections de cette année… Pour moi, les prix littéraires sont peu importants. Il n’y aujourd’hui plus que le prix Goncourt qui jouisse encore d’un impact relatif sur les ventes.

 Quelle est alors votre sélection de cette rentrée?

Cette rentrée littéraire est pleine d’excellentes surprises ! Je citerai notamment “Lady hunt” de Hélène Frappat chez Actes Sud, “Voir du Pays” de Delphine Coulin, chez Grasset, “La Garçonnière” de Hélène Grémillon, chez Flammarion, “La confrérie des chasseurs de livres” de Raphaël Jérusalmy chez Actes Sud encore. Et je décerne une mention spéciale à “La Première Pierre” de Pierre Jourde, chez Gallimard, une des meilleures réflexions sur ce que veulent dire lire et écrire aujourd’hui, sans oublier l’excellent « Au revoir là-haut » de Pierre Lemaître chez Albin Michel.

Finalement, à quoi devrait servir la littérature?

Pour moi, la littérature remet du plaisir et de la joie au centre du monde. Je voudrais proposer un monde, où on est bousculés, parfois dérangés. La littérature est un antidote à la médiocrité et à la morosité sans cesse menaçante du monde.