« Un prix signifie la reconnaissance des autres, ce qui est toujours un soulagement pour une activité qu’on exerce seul devant une feuille blanche »

Lauréate de la 4e édition du Prix Littéraire des Grandes Ecoles, Isabelle Stibbe est l’auteure de Bérénice 34-44, Editions Serge Safran. Entre deux salons du Livre et une journée de travail, elle a accepté de s’asseoir une heure pour parler avec nous de son premier roman, de sa genèse et de la suite.

 Isabelle Stibbe French Writer. Close up, Eye contact.(c) Raphaël Gaillarde

Comment vous est venu le désir d’écrire ?

Je crois l’avoir toujours eu, bien que, petite fille, je rêvais davantage de devenir cantatrice. D’ailleurs mon premier texte a été, vers 8 ou 10 ans, un livret d’opéra ! Par la suite, de nouvelles en journal intime,  l’écriture m’a sûrement permis de traverser les révoltes silencieuses que connaissent tous les adolescents. J’ai tenté de franchir le pas à 20 ans en envoyant un manuscrit à deux prestigieuses maisons d’édition,  mais je n’ai eu pour toute réponse que des lettres-types négatives. Cet intérêt pour l’écriture ne s’est pas tari lorsque j’ai dû faire mes premiers choix professionnels en raccrochant ma robe d’avocate.

Femme de droit et femme de lettres, donc ?

Si vous le dites… C’est à peu près à cette époque que j’ai prêté ma plume à un politicien pour l’écriture de ses discours en même temps que je commençais à travailler dans la culture – toujours à des postes liés à l’écriture. Ensuite, il y a quelques années, j’ai écrit un texte très personnel, sans doute libérateur pour moi, même s’il est resté dans mes tiroirs. Puis, j’ai découvert cette histoire des  Juifs exclus de la Comédie-Française au tout début de l’Occupation.

Une thématique qui vous est chère ?

Il y a bien évidemment des raisons familiales dans cet intérêt mais l’amour que je porte au spectacle a beaucoup compté aussi. J’étais étonnée que si peu de romans se déroulent dans un théâtre,  lieu romanesque par excellence, alors que je constate tous les jours autour de moi à quel point cet univers fait rêver les gens. Je me suis donc lancée dans de nombreuses recherches pour m’approprier le contexte de mon histoire et créer mon personnage : la gestation de Bérénice 34-44 a été longue avant la phase d’écriture proprement dite.

Un travail probablement difficile à cumuler avec vos occupations professionnelles.

C’est le moins qu’on puisse dire ! Une course contre le temps permanente ! J’avais pris l’habitude de me lever tous les matins à 6h pour écrire : c’était le seul moment où j’étais sûre de ne pas être dérangée par le téléphone ni d’être prise par un rendez-vous. De plus, je crois beaucoup à la régularité du travail et le contexte historique de mon ouvrage me forçait à suivre un cadre précis, mais quelle jouissance quand mon personnage, Bérénice, prenait vie et échappait à son auteur !

Une fois votre manuscrit fini, à combien de maisons l’avez vous envoyé ?

J’ai d’abord suivi le conseil donné par un ami écrivain : ne pas montrer son texte à des proches, jamais vraiment objectifs, encore moins à des auteurs, toujours enclins à réécrire à leur façon, mais faire lire son texte à des éditeurs, dont c’est le métier. J’ai ciblé les maisons qu’il me semblait pouvoir intéresser. Gallimard et Grasset m’ont répondu de façon encourageante mais c’est surtout l’enthousiasme de Serge Safran qui m’a convaincue. J’ai pensé, et la suite m’a donné raison, qu’il soutiendrait bien mon roman. A sa demande, j’ai modifié quelques détails stylistiques dans mon texte, et c’est tout !

Et vous voila dans le grand bain !

Oui, lancement en janvier 2013 et dès la première semaine, un article élogieux dans Le Figaro littéraire ! Le choix de mon éditeur, fondateur des respectées éditions Zulma, fut ici primordial pour inspirer de la confiance aux représentants des libraires ou aux médias. Puis, les libraires se saisirent du livre et le mirent en avant. C’était le début pour moi de nombreux voyages à travers la France pour présenter mon ouvrage dans des salons ou foires littéraires, librairies, lycées, avec le soutien permanent de mon éditeur.

Estimez-vous que ce soient Internet et les libraires qui ont soutenu votre ouvrage ?

Bien sûr ! Evidemment, une chronique dans un grand journal est toujours utile, pourvu qu’elle soit positive mais elle n’a pas toujours une incidence décisive sur les ventes, en France du moins, tandis que les libraires, une fois séduits par votre ouvrage, déploient des trésors de créativité pour promouvoir votre livre. Certains ont vendu à eux seuls, plusieurs centaines d’exemplaires de mon ouvrage ! Le réseau des prescripteurs internet a aussi grandement popularisé Bérénice 34-44.

Jusqu’à ce que vous croisiez la route du Prix Littéraire des Grandes Ecoles

Oui, c’est le premier prix que j’ai reçu. Pour moi, un prix signifie la reconnaissance des autres, ce qui est toujours un soulagement pour une activité qu’on exerce seul devant une feuille blanche. L’auteur primé rejoint une communauté d’auteurs, il peut échanger avec eux, et il rencontre son public. Ce passage de la solitude au collectif est d’ailleurs difficile pour certains, écartelés entre l’écriture du livre et sa promotion.

Où en est Bérénice aujourd’hui ?

Depuis, j’ai reçu 4 autres prix, et j’ai récemment fêté le 3e tirage de mon roman, qui sortira en poche fin 2014. Il est même question d’une adaptation télévisuelle ! Vous vous en doutez, cette première expérience, me donne encore plus envie de continuer, même si tout le monde me met en garde contre les difficultés du deuxième roman.

Le prochain sera très différent, ne serait-ce que parce qu’il se déroule dans un contexte contemporain, mais peut-être que ce qui les rapproche, c’est une certaine idée de la morale, de la dignité humaine. Pour le reste, attendez encore un peu !

Ce premier ouvrage a aussi été l’occasion de découvrir le monde de la critique, qu’en avez-vous pensé ?

Avant la publication, je m’étais préparée aux critiques, en essayant de dissocier mon ouvrage de ma personne, de façon à ce que les mauvaises critiques ne m’atteignent pas trop. En réalité, Bérénice 34-44 a été majoritairement accueilli par des critiques bienveillantes, c’est peut-être souvent le cas pour un premier roman… Mais j’ai aussi été surprise de voir que de nombreuses critiques se focalisaient davantage sur l’histoire que sur le style ou les personnages.

Que serait alors une bonne critique pour vous ?

Pour moi, la bonne critique serait celle qui donne envie au lecteur d’aller plus loin et qui, par le recul qu’elle prend, révèle à l’auteur certains aspects de son ouvrage. Par exemple, dans mon roman, j’ai beaucoup utilisé une forme négative annonciatrice de la tragédie finale. A mon sens, elle apportait une tonalité tragique, et c’était ma façon d’exprimer les vies avortées, les destins brisés par la guerre. J’aurais aimé lire quelque chose là-dessus, mais je vous rassure, se plaindre du manque de place donnée à la critique est une constante, Zola s’en émouvait déjà dans des termes similaires à ceux d’aujourd’hui.

Puisque nous enfonçons quelques portes ouvertes, que pensez-vous du désintérêt supposé des jeunes pour la littérature ?

Voila une autre antienne, proférée elle aussi depuis toujours ! Je crois que les jeunes lisent beaucoup aujourd’hui, ne serait-ce qu’en consultant quantités de sites internet. Si cela peut favoriser la chose écrite, c’est très bien. D’ailleurs, ils sont capables de se plonger dans des pavés de plusieurs milliers de pages : il suffit de voir le succès qu’a connu Harry Potter. Je trouve juste dommage qu’on multiplie aujourd’hui les ouvrages appartenant à la catégorie « littérature pour ados » au lieu de les inciter à découvrir les classiques. Je crois que Les Illusions perdues ou Crime et châtiment sont loin d’être ringards et peuvent toujours parler aux jeunes : il suffit juste de trouver la bonne façon de les y amener.