Là, avait dit Bahia, de Sylvain Prudhomme

Une seule et longue phrase compose ce livre. Une seule et longue phrase où s’entrechoquent sans distinction dialogues et récit, souvenirs émus et récits terrifiants de la guerre d’Algérie, et les quotidiens de deux époques.

Avec un style très particulier Sylvain Prudhomme nous entraîne à la suite d’un narrateur inconnu et inconsistant faisant le lien entre deux très vieux amis : Malusci, propriétaire terrien pied-noirs doté d’une chance insolente pour échapper à la mort et l’un de ses employés qu’il considère comme son fils dans une condescendance toute coloniale. Il ne s’agit pourtant pas de juger ici, mais de raconter. Raconter cette amitié insolite et inexplicable qui resurgit cinquante ans après la fuite de l’européen, revenir sur les lieux de l’histoire et se souvenir. Mais c’est aussi prétexte à raconter deux temps, deux Algérie bien différentes au travers l’évocation de la vie de la ferme et du quotidien actuel de Bahi.

On pourra  voir dans le choix stylistique de l’auteur — pas de fin de phrase, absence quasi-complète de ponctuation — la retranscription fidèle de ce sentiment de bouillonnement intense qui prend celui qui se souvient et raconte, fais se perdre dans les méandres de la mémoire tout en se mélangeant à l’instant présent ; ou bien être gêné par la grande confusion que peut générer cette façon de mettre en scène le récit comme si les souvenirs et le présent ne faisaient qu’un. On ne restera en tout cas pas indifférent et mieux vaut être prévenu. Une fois cette barrière franchie, on finit par se laisser tranquillement emmener par Bahi, à dodeliner tranquillement avec lui dans son camion, et, lorsque l’on rencontre l’histoire, ce n’est jamais — aussi dure soit-elle — dans l’urgence et la confrontation, mais comme une scène que l’on regarde depuis la fenêtre d’un camion increvable roulant tant bien que mal, à son rythme, sur une piste cabossée, avec la sérénité de l’âge.

LdH