Le Pyromane, Thomas Kryzaniac

Le Pyromane est un roman étrange. Partant volontiers dans des directions parfois saugrenues – le chapitre des chats écrasés –, il semble parfois n’être qu’une vaste blague ; à d’autres moments, il prend l’allure d’une très sérieuse, et très pertinente étude de ce que peut représenter la folie… du point de vue de celui qui la subit.

Le narrateur vit, seul, dans un appartement décrépi de Strasbourg. Et l’on assiste, aux premières loges, à la lente dégradation de sa santé mentale ; ses pérégrinations hallucinatoires dans les rues de la ville où la cathédrale s’enflamme sous le soleil ; les longues passées à contempler, non : à surveiller la cuisinière qui pourtant persiste à allumer le gaz à son insu ; les actes subits, inexpliqués, inexplicables – parce qu’il ne veut pas faire le mal…

Une gêne persiste sur le roman : il est toujours douteux de prétendre que les actes racontés ici sont de l’ordre du réel ou bien du fantasme. Le narrateur, étant manifestement fou, n’est évidemment pas digne de confiance – d’où une ambiguïté qui place sur tout le récit, amenant le lecteur à tout remettre en question.

HG

Quoi de plus nombriliste qu’un journal intime ? Sans doute celui d’un fou. Dans la trajectoire de Nicolas Gogol et de son Journal d’un fou, Thomas Kryzaniac nous livre avec ce premier roman deux cents pages, hantées par un homme dont on ne sait absolument rien, si ce n’est l’essentiel : ses pensées quotidiennes, méticuleusement mutilées, mettant ainsi à jour son raisonnement psychotique. Car c’est bien là que réside la force de ce nouvel opus sur la folie : nous amener au plus près des névroses, si près, que leur articulation fait tout à coup étrangement sens. Alors que la conception admise de la folie réside dans la transgression de la raison, un fou à la logique implacable est-il vraiment fou ?

Notre narrateur est en fait oppressé par sa propre puissance, une puissance dont il est intimement persuadé qu’elle présente des pouvoirs véritablement prométhéens. Tel le nouveau messie annonciateur de l’apocalypse, il perçoit dans son quotidien les signes avant-coureurs d’une catastrophe prochaine. Unique interlocuteur du destin et de ses forces dévastatrices, la multiplication de décès félins est pour lui comme une nouvelle plaie d’Egypte, comme une nouvelle pluie de grenouilles s’abattant sur le royaume de Pharaon. A devoir exceptionnel, culpabilité consubstantielle.

Cette fièvre qui l’habite va au fil des pages se transformer en un véritable feu intérieur – incarnation d’une folie qu’il pense ne pouvoir anéantir qu’en l’extériorisant, et donc, en déclenchant un incendie. Habile figuration du désir le plus intime d’une personne folle cherchant à se persuader de son propre bon sens. Comme Virginia Woolf qui, en pleine crise de folie, s’était évertuée à faire preuve d’une grande rationalité en enfonçant des pierres dans le fond de ses poches pour s’assurer de la réussite de son suicide, notre narrateur trouverait dans un incendie une expiation salutaire : la preuve que son feu existe bel et bien, et qu’il n’est pas en proie aux tourments de la folie.

Toutefois, qui est le vrai fou, le plus fou de tous ? C’est également à cette question troublante vers laquelle nous emmène Kryzaniac. En faisant graviter tour à tour autour de notre narrateur un alcoolique, un psychopathe sexuel, ou encore un schizophrène, c’est à une vraie réflexion sur la définition de la folie par notre société que Thomas Kryzaniac nous invite, avec la délicatesse de laisser à son lecteur le soin d’y répondre.

Question que la fin du roman pourrait décupler, poussant le lecteur à s’interroger sur la sincérité même du journal, et de son auteur fou. Et s’il n’était que l’alibi d’un meurtrier, froid et calculateur, destiné à le disculper pour dépossession de ses moyens mentaux ? Pour tenter d’éclaircir cette énigme, il ne vous reste plus qu’à s’enquérir d’une copie de Pyromane, nouveau roman de Thomas Kryzaniac, et de vous laisser vous y consumer.

CG

Le point de vue adopté pour décrire la folie est très juste puisqu’il n’offre pas un personnage dépourvu de toute rationalité mais plutôt animé d’une pseudo logique. S’il peut trouver démesurées certaines réactions du héros, le lecteur ne peut pas en nier la causalité. Cependant, l’ensemble est trop décousu pour maintenir cette pseudo logique et, si l’intention est louable, le résultat n’est pas des plus satisfaisants.
La vraie force de cet œuvre, s’il en est une, réside dans une observation fine de l’homme faible et imparfait. Faible lorsqu’il refuse d’allumer un feu médiocre mais ne se sent pas la force d’accomplir un acte grandiose. lmparfait au travers de ses carences sociales qu’il ne sait pas vraiment expliquer. Ces défauts communs à tout homme identifient le lecteur au héros lui conférant une part de sa folie.
Si ce livre ne brille pas par le style, le projet et l’observation fine de la condition en rehaussent l’impression globale.

JdS

Disséquons les visages de la folie. Est-ce le défi que s’est lancé Thomas Kryzaniac pour ce premier roman ? La question se pose : des trois personnages dont le roman explore la personnalité, pas un ne rachète l’autre. Tous les trois, le narrateur au premier plan, sont rongés de l’intérieur, poursuivis par des démons qui les laissent sans répit. Pourtant, ces névroses se traduisent par trois comportements déviants aussi dissemblables que possible, et par trois individus qui nourrissent les uns envers les autres une antipathie qui finit par confiner à la haine.

L’essentiel du roman se déroule entre les murs de l’appartement du narrateur, un homme dont on ne connaît ni l’âge ni l’identité, et dont seules quelques bribes de l’enfance nous sont dévoilées. Son quotidien n’est fait que de tocs, qui l’occupent à temps plein : ses journées sont d’éternels contrôles que la gazinière est bien éteinte, et ses nuits d’incessants aller-retour dans l’appartement pour vérifier que les lumières ne sont pas allumées. Il n’ose pas s’éloigner de son appartement, car il le sent : le feu le guette, encore et toujours, et il demeure en permanence en alerte, à l’affût de l’incendie qui, il le sait, va survenir. Pourquoi ce titre, « le pyromane » ? Car il perçoit bien que la seule manière d’exorciser cette peur latente envahissante, ce sera de déclencher lui-même le feu : il n’aura plus alors à redouter qu’advienne l’incendie, puisque ce sera chose faite. Il craint donc le jour où il cédera à cette tentation, jour de délivrance. Mais en réalité ce n’est pas tant le feu que la folie qui a élu domicile en lui. Quand déjà enfant, avant de faire la rencontre de son ardent bourreau, il s’était senti tenu de dresser un inventaire des chats qui mourraient écrasés sur la route devant sa maison, la folie était là. Il croyait voir dans tous les comportements félins une preuve que ces animaux l’épiaient, dans l’objectif de lui rappeler la macabre mission dont il s’était investi.

Cette routine – si on peut parler de routine pour cette vie hantée par le feu – est bouleversée par l’installation, à l’étage, d’un peintre aux allures de clochard et au regard fuyant. Entre Monsieur Reuner, car c’est ainsi qu’il dit s’appeler, et le narrateur se noue dès le départ une relation empreinte de dégoût et d’attirance mutuelle. Mais quel secret cache Eric Reuner ? Est-il celui qu’il prétend être ? Et pourquoi est-il incapable de peindre autre chose que des jeunes femmes mutilées, au premier rang desquelles l’atrocement défigurée Antonia qui l’obsède? Un autre genre de feu le consume sans doute…

Voilà posé le scénario d’un roman assez bref, qui se lit d’autant plus vite que c’est d’une traite que le lecteur est tenté de le dévorer. En effet, il installe une tension, un malaise qui ne pourra être purgé que par la survenue du dénouement, quel qu’il soit. Le lecteur, happé, ne peut que sentir à quel point le narrateur est à la fois humain, terriblement humain dans sa faiblesse, et en même temps tellement étranger à toute vie humaine par la névrose qui l’habite. On en viendrait à partager son obsession… Le narrateur est cependant loin d’avoir le monopole de la folie. Pendant deux-cent pages, hormis quelques passants, on ne croise, dans les pas du narrateur,que Reuner et un étrange psychiatre peut-être tout aussi fou que ses patients. Sorte de huis-clos dans l’intimité de la folie, c’est un indéniable succès que ce roman, qu’on peut difficilement aimer mais par lequel on se laisse entraîner. A ne pas mettre entre toutes les mains !

BM

Le pyromane, premier roman de Thomas Kryzaniac, est une œuvre brûlante, hallucinante et détonante dans laquelle le narrateur joue dangereusement avec le feu autant que l’auteur s’amuse à surprendre le lecteur. Dès les premières pages, d’improbables événements mettant en jeu des chats écrasés surviennent et attisent la curiosité et l’intérêt.

Dans un village alsacien, le destin semble réserver un mauvais sort aux félins locaux. En effet,  chaque épisode de pluie apporte sa moisson de cadavres. Notre héros, comme garant de leur vie terrestre, recense tous les décès et les consigne dans une «encyclopédie nécrologique». Puis adviennent des incidents inexpliqués, tels de mauvais présages, les cadavres se font de plus en plus nombreux, alors les questions du lecteur se multiplient de même que les  sentiments d’anxiété et d’oppression se développent. Les insomnies dues aux bruits suspects, la peur et l’obsession gagnent le narrateur jusqu’au plus profond de son être. Mais un jour, les bêtes finissent sur le bûcher mettant ainsi fin aux terribles angoisses du héros. Ainsi est introduit le thème du feu qui ne s’éteindra plus avant la dernière page du roman. Cet épisode curieux sur les chats propose un avant-goût de l’atmosphère sinistre qui règnera dans ces lieux. Le lecteur pourra, en interprétant cette métaphore animale, deviner les événements qui précipitent la fin.

Le pyromane est un être complexe, obsédé par l’idée que son appartement prenne feu. Toujours à l’affut du moindre détail annonciateur, il cherche autant à éviter l’incendie qu’à le provoquer. Le lecteur suit les cheminements de sa pensée, entre dans son monde troublé, torturé, pour y découvrir la folie à travers des cauchemars hallucinatoires. Le combat mental est rude, l’aspect décadent et bizarre est renforcé par la présence d’un second personnage tout aussi dérangé et qui ne manque pas de piquant.

Mais dans cette œuvre sortie de nulle part, quel message faut-il comprendre ? A vous, de construire votre opinion. A la manière dont le feu a pris possession du narrateur, Le pyromane s’emparera de vous, sans que vous ne puissiez échapper à son emprise.

LG

Dans l’histoire de la littérature, la divagation de l’aliéné a fréquemment fourni une source d’inspiration féconde pour les romanciers. Cependant, sitôt convoquée, on l’a vue souvent revalorisée et associée à un prestige mystique ou esthétique. Marginalisée par la société, la folie peut devenir, en littérature, synonyme de lucidité, d’affranchissement créatif  et parfois même de chemin vers la vérité. Il suffit, par exemple, de penser à l’éloge de l’écriture automatique dessiné par les surréalistes ou à l’amour du bizarre prôné par Aragon dans Le Paysan de Paris. C’est pourquoi le roman de Thomas Kryzaniac aborde le thème de la folie sous un angle particulièrement novateur. Son fou n’est ni libre, ni polémique, ni séduisant. Au contraire, il incarne terreur et ordre.

On peut considérer qu’il existe plusieurs types de pathologies psychologiques qui entretiennent des rapports plus ou moins distants à la raison. Chez le narrateur de ce roman brillant, la folie n’est pas un défaut de rationalité mais au contraire un excès de méthode, une hypertrophie des fonctions logiques. Le drame du roman pourrait se résumer ainsi : un jeune homme non identifié perd le pouvoir en cherchant à le conquérir. C’est pourquoi sa folie revêt dès le premier chapitre une dimension scientifique. Obnubilé par les chats morts, il entreprend un grand projet  encyclopédique -recenser les cadavres – comme si lister revenait à connaître. Cette ambition catégorique traverse tout le roman. Le narrateur ne cesse d’échafauder des typologies pour mieux appréhender le réel. Ces énumérations prennent parfois un aspect fastidieux qui retranscrit à la perfection ses inaptitudes psychologiques. L’utilisation fréquente de la parenthèse, par exemple, montre bien que le narrateur ne sait pas sélectionner le nécessaire. Il intègre des commentaires accessoires dans son désir d’exhaustivité. On peut aussi penser à ce chapitre central qui accumule les faits divers sordides de la région alsacienne tout en engendrant un certain malaise chez le lecteur. C’est que dès le départ, le narrateur est aussi obsédé par une forme. Cette forme, c’est celle de la brève journalistique de basse qualité qui se voudrait objective et neutre. Autrement dit, le catalogue des chats écrasés. Dans cette perspective, il est intéressant de voir que l’accumulation n’a pas de valeur pathétique pour Thomas Kryzaniac. Elle ne souligne pas le malheur des victimes et l’horreur des crimes. Au contraire, par sa neutralité télégraphique, elle met en valeur une certaine forme d’impassibilité à la douleur qui semble avoir gagné le narrateur ainsi que le monde qui l’entoure.

Cette ambition scientifique confère un orgueil démesuré au personnage. Dès le départ, il considère ses entreprises hétéroclites comme absolument pionnières et avant-gardistes. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si la cathédrale de Strasbourg habite ses pensées de manière obsessionnelle. En effet, il ne contemple pas sa majesté pour éprouver le vertige frissonnant de l’absolu. La cathédrale ne le ramène pas à la médiocrité de sa condition humaine. Au contraire, dans sa psychose, il s’identifie à l’édifice, qui devient un miroir narcissique de sa propre grandeur. C’est en cela que le roman est intéressant car il met en valeur que la folie du monde contemporain est très répandue. Elle s’appelle l’égoïsme. Cette démesure du moi conduit le narrateur à un comportement individualiste et à une solitude profonde. Le fou n’est pas celui dont les sensations sont démultipliées et qui s’adresse à tout un chacun mais, au contraire, celui qui ne ressent plus aucune émotion et qui se barricade en lui-même. La détresse de l’animal ne l’émeut pas et il contemple autrui avec une froideur presque violente. C’est ce qu’illustre à merveille sa relation complexe avec son voisin Reuner. Ce peintre alcoolique le dégoûte. Il rejette ses faiblesses et cherche à l’éviter, alors même qu’une solidarité pourrait naître entre ces deux abandonnés. Seul un petit trou dans le plafond parvient à fissurer ce mur d’indifférence. Quand il ne fuit pas, il attaque sur le mode du conflit et se met à tambouriner à la porte, sans réponse. Il s’agira pourtant toujours de solliciter un service, d’œuvrer dans son intérêt pour préserver l’immeuble de l’incendie. C’est un échange toujours raté oscillant entre l’incompréhension et la rage. A travers le fou, l’auteur fait donc le portrait d’une société où l’amitié réelle peine à émerger entre des êtres qui cherchent avant tout à se protéger et à maximiser à leur sécurité.

A cet égard, le titre du livre est intéressant. Cette absence totale d’émotion et de passion chez le narrateur montre qu’il ne sera jamais pyromane. Ce roman est avant tout l’histoire d’un thriller sans conclusion, d’un feu qui ne prend pas, d’une allumette que l’on a cassé avant que le récit débute.  La possession démoniaque que la métaphore des flammes semble suggérer est inadaptée à ce personnage qui vit calfeutré dans un univers complètement ignifugé. Rejetant la combustion physique, il rejette aussi l’inflammation intérieure de l’amour et de la compassion. Le feu ne le possède pas, il le terrifie. A travers l’intervention  grotesque du psychanalyste, le livre offre une explication de cette anesthésie généralisée des sens. Dans la ville de Strasbourg, la science semble avoir pris le pouvoir. Or, si la folie prend un aspect scientifique, la science est aussi, à sa manière, une sorte de folie contradictoire. Paradoxalement, le psychanalyste de Reuner cherche avant tout à couvrir des meurtres. Il ne préserve pas la vie mais entretient des semi-comas, des existences plongées dans le secret. Il ignore tout de son patient à qui il refuse même la parole.

En cela, le roman propose une méditation intéressante sur la mort. Dès le début, le narrateur cherche à évacuer la mort de son quotidien. Il voudrait, qu’une fois décédés, les chats cessent de le hanter, qu’ils cessent de s’inscrire en surimpression dans le béton. Il rêve et redoute qu’un feu anéantisse tout car il a la hantise de la trace et il rêve d’une mort totale qui soit une purification. Mais, la mort prend un visage plus complexe. Par la voix du feu qui s’adresse à lui dans une belle prosopopée entre guillemets, elle s’exprime comme une créature qui ne disparaît jamais complètement, une flamme qui s’auto-entretient sans jamais s’éteindre. Habité par l’attente de la mort, le personnage est conduit à la prostration. Il ne peut plus agir et il demeure devant sa gazinière, guettant toute activité suspecte.

Mais, le roman n’est pas si pessimiste. Face à l’inéluctabilité de la mort, le récit propose une autre voie de sortie. Toutes les folies ne se ressemblent pas et celle de Reuner semble éminemment plus créatrice. Sa diction saccadée est celle du jazz et de la contradiction. Sa musicalité s’oppose à la tonalité journalistique du style du narrateur. Là où le narrateur est monomaniaque, Reuner se révèle profondément schizophrène. C’est pourquoi il ne cesse de s’identifier à ce musicien de jazz afro-américain, Julius Latourelle, engagé dans les troupes du Ku Kux Klan. Là où le narrateur recense et inventorie, Reuner crée des portraits et s’engage dans des récits tous plus mythomanes les uns que les autres. Ainsi, ce roman angoissant possède également un versant plus drolatique et plus fantasque suggérant au lecteur de savoir retrouver les folies dionysiaques et imaginatives d’antan.

GA

Dans sa solitude et son ennui, un homme s’invente des interlocuteurs sur lesquels il fixe ses peurs et ses obsessions. Enfant, il était obnubilé par les chats dont il consignait méthodiquement les morts dans un carnet en s’imaginant ainsi maitriser leurs destins. A présent, c’est le feu qui le hante, et c’est un adversaire autrement plus dangereux…

Le décor est rapidement planté, il peut se résumer à une cuisine, une gazinière, et à l’individu accroupi devant elle qui se demande si elle est bien éteinte. Ainsi, le Pyromane n’est pas l’écriture d’une aventure, mais bien davantage l’aventure d’une écriture, celle de la folie. Le défi est de taille : rendre compréhensible ce qui échappe a priori à la logique, retranscrire la complexité de l’univers que le héros s’est bâti, et rendre le tout assez intéressant pour que les tourments intérieurs du narrateur ne nous lassent pas au bout d’une vingtaine de pages. Ce dernier point est plutôt réussi, car l’incongruité du regard que le narrateur porte sur le monde, et l’humour discret qui l’accompagne donnent beaucoup de fraîcheur au texte.

Le Pyromane a également le mérite de nous piquer et de nous forcer à revenir sur nos propres lubies.  En effet, de temps à autres, au milieu des élucubrations d’un narrateur asocial, ressort une phase ou une expression qui nous frappe plus particulièrement, parce qu’elle nous concerne. Le héros cesse alors d’être un étranger à nos yeux  pour se faire fraternel:  « Je ne peux pas tout prévoir ; je ne peux pas appréhender la réalité dans son ensemble, telle est ma souffrance. Et tel un juge, l’incendie est là pour me punir si je ne me concentre pas à la perfection ».  Si le juge qu’il s’est choisi nous semble arbitraire et ridicule,  n’avons-nous pas nos propres censeurs, ne nous inventons-nous pas nos propres châtiments ? Et quoi de plus humain que ce désir de toute-puissance? L’auteur, loin de se moquer de l’excentricité de ses personnages, semble plutôt dire que nous sommes tous hantés à notre façon, et que l’absurdité apparente  de nos actes s’explique par quelque secret enfoui en nous _ comme le meurtre d’Antonio pour Reuner.

Cependant, la fin remet tout en cause. En effet, le narrateur se désintéresse brusquement du feu, avec une nonchalance qui vient rompre le rapport d’authenticité qu’il avait établi avec le lecteur. Ce dernier a de quoi se sentir floué. D’une part, il comprend un peu tard qu’on s’est moqué de lui en intitulant l’œuvre « Le pyromane ». De l’autre, il n’a en 200 pages  rien  appris des blessures secrètes du héros, de la cause de sa folie, du réel moteur de ses actions… et aucune amélioration sérieuse ne se dessine sur le plan psychologique. En effet,  son comportement suit exactement le même schéma qu’au premier chapitre, et cette symétrie vient ôter toute illusion de progression de l’intrigue pour en dévoiler le caractère cyclique.

En définitive, le Pyromane est moins l’explication d’une maladie mentale que l’échec de cette explication, puisqu’elle ne nous a pas permis de voir venir l’essentiel : le crime. Le narrateur nous a-t-il menti ? Il semblerait plutôt qu’il ne l’ait lui-même pas vu venir _il le traite d’ailleurs comme un non-évènement. Et c’est dans ce passage à l’action inexpliqué, dans cette manière qu’il a de renier tout ce qu’il avait bâti pour finalement tuer un homme sans véritable motif, que réside sa folie.

Une fin aussi frustrante que judicieuse donc. Elle relance la réflexion et réussit à faire oublier les longueurs d’un récit qui, s’il aurait pu être plus efficace, n’en reste pas moins original, marquant et bien mené.

PR