Peau d’Ogre, Vincent Eggericx

Dans « Voyage », Baudelaire disait : « O Mort, vieux capitaine, il est temps ! Levons l’ancre ! Ce pays nous ennuie, ô Mort ! Appareillons ! ».

Face à la fadeur du quotidien, la nuit, ce gouffre sans fond, peut apparaître comme un mystère aussi attrayant que lugubre. Qui n’a jamais ressenti cette pulsion de mort ?

Pas vous en tout cas. « Vous », c’est le narrateur, accoudé au bar, les sens broyés par l’alcool. C’est ce poète-maudit qui, hanté par le visage de la nuit qu’il a contemplé sur la toile d’un ami peintre, ne résiste pas à la tentation de franchir les portes l’Enfer quand celles-ci se présentent à nouveau à lui dans les yeux chargés de haine et de folie d’un ogre nommé Seven.

 Perdus tantôt dans le méandre des souvenirs du héros, de ses délires mentaux, de ses périples parisiens et de la mythologie personnelle qu’il se construit, on se laisse facilement emmener, malmener parfois, par le style flamboyant de l’auteur. L’enthousiasme débordant de ce dernier est frappant, notamment lorsqu’il cède à des envolées lyriques. Cette écriture de l’ivresse agit comme un sortilège et l’auteur nous captive dès les premières secondes. On a l’étrange impression d’être dans un jeu vidéo ou l’un de ces « livres dont vous êtes le héros », où on tirerait toujours les mauvaises cartes, et où l’on prendrait systématiquement les mauvaises décisions. C’est dès lors avec un mélange tout particulier d’impuissance et d’impatience qu’on observe le héros courir à sa perte.

La myriade de références déployées vient alourdir la narration et insuffler un certain élitisme à l’œuvre, mais elle n’est jamais gratuite. D’abord, elle est toujours ramenée à l’intrigue qu’elle vient enrichir et mettre en perspective. Ensuite, elle contribue à varier le rythme de la narration, à lui apporter un caractère inégal qui traduit l’état d’ébriété du héros. Elle vient également nourrir l’introspection du narrateur, au même titre que les souvenirs. La manière dont le héros essaye de reconstituer son moi et de dire qui il est au travers de figures mythologiques n’est d’ailleurs pas sans rappeler Nerval. Enfin, les références viennent expliciter la tentative de rapprochement de l’auteur entre l’ancien et le moderne, de réactualisation de mythes qui semblent si éloignés de notre société. Peau d’ogre ressemble beaucoup à une tragédie moderne où les pulsions humaines auraient remplacées les lois divines.

 Reste que le décalage entre la médiocrité de l’anecdote et la grandiloquence des mythes convoqués perturbe. Si mythe il y a, quel sens faut-il lui accorder ? Le paysage mental du héros ne renvoie à rien de tangible, l’histoire en elle-même n’arrive pas à le justifier. Le combat glorieux du narrateur se prenant pour le capitaine Némo valait-il quelque chose, ou n’était-il que la défense ridicule d’un ivrogne qui s’était condamné à mort ? Après tout, il n’y a rien derrière le miroir, rien qu’une violence meurtrière mais banale. Plus perturbant encore, rien ne nous convainc que Seven est un monstre : il n’est pas tout à fait ce grand ennemi terrifiant, il est désespérément pathétique et touchant par endroit. Si le héros n’est plus qu’un ivrogne et le monstre qu’un malade, alors il n’y a plus opposition, et il n’y a plus mythe. J’ai personnellement préféré y voir une mise en garde contre la tentation d’aller chercher l’art au fond de la nuit, et de se complaire dans l’image du poète-maudit, image que le peintre avait parfaitement incarné et dont le poète n’aura réussi qu’à produire une pâle imitation.

Les imperfections de Peau d’ogre sont nombreuses, elles se mesurent à l’aune de l’ambition du projet littéraire qu’il porte. Ses détracteurs ne manqueront pas de pointer les défauts qui apparaissent au fur et à mesure que l’intrigue s’installe : le racisme latent de la figure de l’homme à la peau aussi sombre que son âme, la pédanterie, le manque d’épaisseur de l’ogre, la pauvreté et la trivialité des dialogues, la faiblesse de la trame…. L’effet d’attente tient en partie à la promesse d’une montée en puissance de l’intensité, et il est facile de se lasser en constatant qu’elle ne vient pas. Plus grave encore, on a parfois l’impression que l’auteur, en empruntant à des genres aussi variés que le conte, le mythe, la fable, la tragédie, l’essai et la poésie, oublie parfois qu’il écrit un roman.

Malgré ses défauts, ce livre reste fascinant et exaltant, par sa faculté à nous surprendre et à nous plonger au fond du gouffre avec lui,  par l’amour de la littérature et des mythes qu’il réussit à transmettre au lecteur, et par les réflexions qu’il suscite. Aimé ou détesté, Peau d’ogre ne laissera personne indifférent et c’est peut-être sa principale qualité. De plus, ne pas savoir ce que l’auteur aurait finalement voulu nous dire n’empêche en rien d’apprécier l’originalité de son projet. Qu’importe qu’il s’agisse d’un mythe ou d’un contre-mythe, l’essentiel n’est pas là. Baudelaire achevait ainsi son poème : « Enfer ou Ciel, qu’importe ! Plonger au fond de l’Inconnu pour trouver du Nouveau ! ». Et il en va de même pour Peau d’ogre.

PR

Personne ne sortira indemne de la lecture de Peau d’ogre; elle peut au choix laisser une impression d’enthousiasme ou un mélange d’amertume et de déception. Tout au long du texte pleuvent les références grecques, souvent invoquées avec élégance, il faut le reconnaître, mais cet univers se heurte durement avec les décors minables d’une nuit d’ivrogne dans Paris, de la chaussée moite et du béton. Nous sentons bien l’amour de l’auteur pour les créations des grands esprits du passé, ainsi que son désir d’interroger notre époque sur son rapport avec ces choses devenues désuètes. Mais l’on peut raisonnablement d’interroger : s’agit-il ici d’un exercice de style, d’un délire dionysiaque, d’un questionnement sur le destin, d’un crachat à la face du monde moderne, ou de tout cela à la fois ? Nous pouvons voir dans les déambulations avec Seven la tragédie d’une vie qui court à son anéantissement parmi les immeubles ; ce serait forcer le trait au-delà de la probité intellectuelle, car si la situation crée une gêne, cela ne vient pas des événements écrits par Sophocle, mais plutôt de la trivialité repoussante des culs-de-sac et des arrières-cours.

            Le roman aurait sans doute gagné à faire adhérer le lecteur au personnage principal, mais malgré toutes les tentatives, personne ne peut vraiment s’identifier à un homme dans une situation à la fois si banale et si incongrue. Les questions qui pourraient naître au milieu du monde de la nuit sont étouffées par une intrigue trop triviale, une alternance malvenue entre différents styles, la banalité présente, les mythes anciens, et un procédé de répétition qui finit par devenir pénible. Provoquer : peut-être était-ce là une des idées de l’auteur. Il faut avouer qu’il a réussi magnifiquement dans cette entreprise, à voir les réactions de rejet ou d’attachement qu’il produit chez ses lecteurs. Un texte qui laissera des marques.

 CD

Interpellé par l’utilisation presque provocatrice du « vous » dès les premières lignes du récit, le lecteur est rapidement emporté par ce roman aux allures de tourbillon nocturne. Porté par un style mystiquement métaphorique, où les protagonistes ont pour œil des « flaques noires » et pour corps un Nautilus vernien, il rencontre au fil de sa lecture une kyrielle de personnages que rien n’aurait rapprochés si Vincent Eggericx n’avait percé à jour leurs ressemblances. Car c’est bien là la première richesse de ce roman : un maelström de références littéraires et philosophiques savamment disposées, qui trouvent un nouvel écho dans la triste aventure de Nemo, cet homme qui n’est personne, qui pourrait être n’importe qui, perdu dans les méandres de sa vie et les nuits alcoolisées du Paris sulfureux. Cet homme qui noie sa solitude dans les effluves de bières et les bras de belles africaines et qui un jour, par malchance, au mauvais moment, au mauvais endroit, fait la létale rencontre de Seven, un voyou au nom mystique qui rappelle le nombre des péchés capitaux.

C’est peu à peu, au fil de l’enchevêtrement incessant de citations antiques, d’apparitions mythologiques et de dialogues de sourds entre Nemo et son terrible acolyte, que l’on comprend ce novateur mélange des genres. Vincent Eggericx semble vouloir instruire le passé à la lumière du présent et inversement. Il fait se côtoyer le passé (celui de son défunt ami le peintre), le Passé (celui du Ve siècle avant JC, de Sophocle et des grands philosophes sur les œuvres desquels se fonde la pensée moderne), mais aussi le passé imaginaire (celui des contes de notre enfance, avec la récurrence des références à Barbe bleu), et enfin, le présent.

Un présent. Son roman est l’histoire de quelques heures. D’un moment donné dans la vie sans but de deux personnages. Avec ces différentes époques, se sont différents univers qui se rejoignent. Les personnages traversant le roman en sont une juste image : Dionysos, Perséphone, Barbe Bleu, Oedipe, Midas, Yahvé, l’observateur à la vue perçante et le capitaine aux manchons de dentelle servent de récit cadre au récit enchâssé qu’est la nuit de Nemo.

Les dernières pages du roman s’élèvent au dessus de ce tourbillon pour aborder l’espèce d’angoisse métaphysique qui perce tout au long de la lecture. A travers la scène de la rixe entre Nemo et Seven, plusieurs combats se jouent : celui d’un voyou contre un pauvre homme perdu, mais aussi et surtout celui de la vérité (cette vérité qui est comme « les princesses endormies dans les contes » nous dit l’auteur), de la justice et du courage face à cette « Nuit » présentée comme un enfer où le bar du coin se transforme en « Jardin de l’Enfer », cette nuit de ténèbres mensongers et calomnieux.

L’écriture est fluide, intelligente et d’une précision technique. Vincent Eggericx semble posséder quelque chose de peu commun : un style reconnaissable. Il invente et trouve de nouvelles formes, de nouvelles associations de mots. La ponctuation utilisée (des phrases longues qui restent légères) sert habilement l’acmé du roman, qui prend une tournure désespérément incantatoire.

FE

A la jonction entre le récit fantastique et le roman initiatique, le conte moderne que nous livre la plume de Vincent Eggericx n’a d’enfantin que la légèreté de l’humour dont ce dernier fait preuve au fil des pages de son nouveau roman. C’est à l’occasion d’une énième nuit d’ivresse, au sein de son quartier parisien favori dévolu à ses frasques nocturnes, que le narrateur décide de se lancer dans une véritable quête apocalyptique.

Si l’alcool lui sera fatal, en brouillant ses cinq sens et l’empêchant ainsi d’appréhender la réalité menaçante de l’extérieur, il éclaire néanmoins d’une lumière nouvelle sa propre vie intérieure. Sous l’emprise d’une ébriété prolixe, son imagination l’entraîne dans un monde où fantômes et fantasmes lui apportent une vision beaucoup plus riche que celle que lui octroyait sa sobriété prosaïque. En effet, c’est à l’aide d’allégories et de références mythologiques que le narrateur parvient à faire tomber les masques de ses peurs et de ses désirs. La Barbe bleue et sa clé funeste en sont les abstractions centrales : sa curiosité à éprouver ses limites et celles de son détracteur finiront ainsi par une issue sanglante.

Pareil au narrateur enivré par le déploiement de son subconscient, le lecteur est lui aussi pris de délicieux vertiges à la lecture de ces aventures. Les allusions aux grandes figures des contes pour enfants amorcent des sortes de chassés-croisés entre l’imagination du narrateur et du lecteur, qui se prend facilement au jeu, emporté par le verbe tout aussi précis qu’amusant d’Eggericx.

C’est finalement un portrait à l’honneur de la littérature que nous dresse Peau d’ogre : une preuve de plus de son pouvoir infini d’inventivité et de dialogue avec ses lecteurs.

Actualiser une figure de mythes au regard de la société contemporaine, c’est ce que propose le roman de Vincent Eggericx à travers Peau d’Ogre. Le titre, programmatique, met en avant l’image de l’ogre, personnage fantastique et effrayant, aussi bien que personnage des pulsions.

Dès les premières pages, le recours à une narration focalisée sur le vouvoiement du lecteur, rappelant La Modification de Butor, saisit et amène effectivement à entrer dans la peau du monstre, ou peut-être à épouser cette part de monstre qui semble propre à chacun. Le tissage du texte autour du motif de l’alcool, sorte de potion transformant tout être raisonné en animal répondant à ses instincts, laisse en effet percevoir l’ivresse dans une réalité bien éloignée de son traitement poétique plus traditionnelle. Les bières qui pavent le récit, en faisant écho à l’éveil de plus en plus sombre de la violence compulsive des personnages, participent ainsi à créer une odyssée dans la ville, un voyage au bout de la nuit, une exploration de l’animalité.

Alors que Peau d’Ogre ne relate au finale que l’histoire banale d’une virée nocturne et alcoolisée à la fin tragique, Vincent Eggericx en fait un épisode hors de toute réalité, raccroché aux mythes antiques mais pourtant ancré dans un triangle des Bermudes parisien. Le flottement bachique qui dessine les contours de ce récit surréaliste amène le lecteur au plus profond de l’obscurité, laquelle apparaît de manière absolue dans l’ouvrage : mise sous l’antonomase, la « Nuit » est totale. A la fois cadre temporel, les ténèbres font également office de représentation métaphorique des pulsions de mort et de destruction, voire d’auto-destruction qui caractérisent les deux personnages.

Le tragique est d’ailleurs présent à différentes reprises et est même explicitement convoqué par les références aux textes antiques, références dont la lourdeur et le développement lacunaire pourra être regretté. « Vous », le protagoniste de l’ouvrage, s’inscrit en effet bien dans l’héritage des héros de tragédie. En mettant en avant un personnage condamné dès l’incipit par la mort mais pourtant irrémédiablement porté vers cette dernière, sa destinée, Peau d’Ogre se présente comme oeuvre singulière, aux confins du roman, du conte et de la tragédie. Au caractère plaisant du projet littéraire que se donne le roman doivent néanmoins être opposés des effets trop soulignés et des ficelles dévoilées trop aisément par le catalogue de références qui ne confèrent en réalité qu’à ankyloser l’ensemble.

La même chose pourrait être reprochée à l’écriture. L’ambition du roman se retrouve dans une poétique négative de l’ivresse, où l’écriture continue de creuser cette vision noire du monde. Ainsi les répétitions régulières créent-elles par exemple une forme de psalmodie, image tant des effluves de l’alcool que d’une emphase de l’échec de la raison face aux instincts primaires, mais l’évolution de l’ivresse du personnage ne transparaît pas dans l’écriture, axée sur un régime unique du début à la fin. Plus de nuance aurait en ce sens permis de ne pas trouver parfois un peu ridicule cette représentation hyperbolique de la noirceur, laquelle peine à convaincre tant elle apparaît lourde. La tentative demeure intéressante, mais, sinon ratée, du moins inachevée.

En faisant ressurgir dans le monde contemporain la figure de l’ogre, mythique et antique dans ce qu’elle traduit, Vincent Eggerixc offre donc une oeuvre mi-roman, mi-conte aux accents de tragédie grecque un peu maladroits. Toutefois, si l’ambitieux projet littéraire ne semble pas véritablement réalisé ici, Peau d’Ogre n’en reste pas moins une fable intéressante sur la descente aux Enfers quotidiennes d’individus aussi banals qu’un simple lecteur. Au finale, il est impossible de savoir si l’histoire contée a bien lieu, ou si le roman est à prendre comme métaphore des déambulations et des combats de chacun pour conquérir une singularité dans les méandres peu rassurants de nos villes labyrinthiques. Qui à ce titre est l’ogre, l’autre ou moi ? De même, devant l’aventure somme toute assez sordide pour laquelle sont convoquées les grandes références antiques, la question demeure quant à savoir si l’auteur cherche à déconstruire l’image de noblesse de ces dernières ou s’il s’agit au contraire d’élever le quotidien le plus dégradant.

GL

Peau d’ogre, récit détonnant et surprenant, compte parmi ces surprises littéraires que le lecteur a rarement l’occasion de découvrir. L’histoire pourrait se résumer approximativement en peu de mots : le narrateur, dans un état altéré et alcoolisé, erre la nuit à Paris, d’abord dans un bar où il rencontre un zaïrois peu fréquentable, puis dans une boîte de nuit, et finalement dans une impasse sombre où un compère éphémère finit par le dépouiller avant de le laisser gisant sur le sol. Mais cela serait trop réducteur vis-à-vis des talents de conteur de Vincent Eggericx.

Dès les premières pages, le romancier vous embarque dans la tourmente de ses pensées, noires et assez floutées, et pour pimenter le tout il vous inflige son rituel, reprendre une bière à la fin de chaque chapitre de la première partie. De l’aspect embrouillé, étrange et décousu ainsi que de l’absence de descriptions émerge un parfum halluciné. Et si tous les éléments ne vous sont pas donnés au creux de la main, à vous d’extirper de derrière les mots le sens qui y a été caché. Entre la transe, le sommeil et l’hypnose, les démons de la nuit tels la violence et la sensation de malaise s’insinuent dans votre esprit. Au bord de l’absurde, le voyage s’étend jusque dans les méandres noir interdit du cerveau.

Le style qui n’est pas en reste en matière d’extravagance, sans points ni majuscules, peut-être pour signifier sans début ni fin, comme une poésie en prose moderne, convient parfaitement pour traduire les sentiments frustrés, mélangés, indicibles. La narration est entrecoupée de dialogues dont la tournure tranche radicalement avec le ton général et accentue les effets provoqués. L’écriture poétique est celle du ressenti, des sensations et de l’abandon du rationnel.

Loin de se contenter du Paris actuel comme décor, l’auteur ponctue les scènes par l’apparition de personnages de légende, de la mythologie grecque jusqu’aux yeux de la célèbre raie de Chardin. Ce procédé permet de donner plus d’ampleur et de résonnance à l’histoire, allers et retours entre la mythologie et la réalité alternent tout au long du roman.

Ce voyage singulier dans l’esprit enivré vaut bien le détour de la lecture, il faut pour cela abandonner toutes les formes de préjugés, garder une grande sensibilité et se laisser guider par la main de l’auteur ou plutôt par sa voix que l’on entend nous enrôler avec son « vous » suffisamment volontairement ambigu pour signifier le lecteur comme l’auteur. Enivrant, envoûtant, absolument non-conventionnel et hors normes, il fallait l’oser !

LG

« Le poète » sort un soir place de Clichy et vous emmène à la rencontre de lieux obscurs et de sa faune interlope. Promenant son regard sous l’emprise de champignons plus ou moins hallucinogènes, il fait la rencontre d’un type qu’il suivra dans les replis enveloppant du « grand manteau de la Nuit » jusqu’aux cours les plus sombres de la porte de Clignancourt.

Vous serez dérouté par ce récit qui ne dure que quelques heures. Vous serez troublé par le narrateur qui vous dira ce que vous devrez ressentir. Sa plume cherche a exprimer ses velléités psychédéliques au travers d’une prose opaque, dense, caillouteuse, qui cherche à opérer la synthèse entre la Route de Kerouac et les Portes de la perception d’Huxley par l’entassement la plus grande variété de mots complexes, comme si le bizarre avait besoin d’être exprimé par une langue enchevêtrée et obscure. « Comme un amophète sautillant », « la décomposition en anaérobie de la phosphocréatine à l’intérieur de votre corps atteint son paroxysme ». Chaque phrase s’allonge alors de plus en plus jusqu’à atteindre sans cesse une interminable demie-page dénuée de la moindre ponctuation.

Voilà un grand rien peuplé des mots les plus inadaptés.

PG

Qu’il est agréable de se faire surprendre. Les premières phrases de Peau d’ogre vous happent subitement. L’auteur, Vincent Eggericx vous interpelle par un improbable « Vous » et ne relâche pas son étreinte jusqu’à la dernière ligne. Il fait de vous le personnage de son roman. C’est l’une des caractéristiques de cet ouvrage qui en font un objet littéraire unique, à la fois étrange et fascinant.

L’auteur vous fait partager un bref instant, une courte nuit, de la vie du personnage, un poète dont on ne connaît que peu de choses. L’une d’entre elles semble toutefois essentielle: il est imprégné du souvenir d’un camarade peintre alors décédé. Surtout, ils sont liés par un pacte par lequel ils s’étaient promis l’un à l’autre de devenir un « Grand » dans leur domaine respectif. Très vite, on est embarqué dans les errances nocturnes et les rencontres du poète. L’une d’entre elles donnera une inflexion tragique à cette virée fantastique traversée par divers mythes et contes.

Peau d’ogre relève de l’expérience, du projet. En organisant son récit autour de trois parties, l’auteur indique subtilement un aspect important de son ouvrage: retravailler les codes de la tragédie classique. Mais cette étude n’est qu’une partie de ce qui semble être plus largement une ambitieuse entreprise de questionnement des liens entre les Anciens, le passé, et notre société contemporaine. Le passé apparaît à la fois comme étouffant, sa richesse incommensurable nous accablant, et comme l’ultime recours pour redonner du sens à une culture contemporaine dont l’auteur semble se méfier. En convoquant Chardin, Platon, Botticceli, Bacon, Don Juan, Vincent Eggericx assomme littéralement son lecteur de références culturelles audacieuses mais rend poétique les aspects les plus lugubres du Nord parisien tout en rappelant que chacun est libre de trouver du sens dans chaque chose, aussi anodine soit-elle.

Que l’œuvre de Vincent Eggericx soit appréciée ou non, ce dernier use d’un style, indéniablement singulier et original. « Des écrivains ne m’intéressent que les gens qui ont un style, s’ils n’ont pas de style, ils ne m’intéressent pas. » Si vous partagez cette idée de Céline, ce roman prendra à vos yeux un intérêt tout particulier. L’écriture est rude, le rythme est effréné. Les phrases sont longues et la ponctuation ne vient pas soulager leur virulence, mais l’accentue. La répétition est omniprésente et participe de cette impression d’être pris dans un tourbillon portant le lecteur et le personnage au bord d’un incontournable précipice. Le texte en devient lui-même déstructuré, la majuscule s’efface, et des vers apparaissent de-ci de-là. Le lecteur est encore une fois bousculé. On s’en ravit.

Peau d’ogre fait partie de ces productions radicales: on s’en émerveillera, ou on l’exècrera. C’est une œuvre difficile à lire. Ambitieuse, presque élitiste, elle est assurément une vraie prise de risque tant pour l’auteur que pour le lecteur qui s’y attèle. On s’interroge parfois sur la capacité de l’auteur à mener son propre projet à terme, sans être dépassé par son audace. Il n’en reste pas moins qu’en offrant un roman tout aussi riche que dense, Vincent Eggericx permet à chacun de se l’approprier jusqu’à y trouver une source abondante de réflexion. Lisez-le, faites-le lire. La discussion et le débat surgiront inévitablement et puissamment.

FD

C’est une histoire a priori banale : un homme va rencontrer un voyou et va le suivre, librement, menant à une fin prévisible. Mais elle est racontée à la manière d’une tragédie grecque, en 3 actes : la rencontre dans un bar (le bien nommé « Jardin de l’Enfer »), une sortie en boîte et la scène finale.

Ce récit, écrit à la 2ème personne du pluriel, réussit à être universel via les multiples références : on y croise des personnages légendaires, de la mythologie grecque aux contes de Perrault, des tableaux et même de la physiologie.

C’est un récit frappant par le contraste entre l’époque contemporaine, via les dialogues prosaïques et des objets aussi usuels qu’une carte bleue, et des éléments anciens. On a un mélange de tradition et de modernité, qui se voit également dans l’écriture, très travaillée.

Ce n’est certes pas un texte que l’on peut lire d’une traite, j’ai même trouvé certains passages un peu rebutants jusqu’au milieu mais en prenant le temps, ce texte d’une grande érudition happe le lecteur et l’entraîne dans son délire hallucinogène.

CB