« Les livres primés sont des photographies de notre société »
Chroniqueur assidu de la vie littéraire française dans son blog La République des Lettres, Pierre Assouline est aussi écrivain, critique et juré du Prix Goncourt. Il défend ici les ouvrages destinés à un large public, le livre numérique et le droit à abandonner certains livres en cours de route.

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D’où vous vient votre passion pour la littérature ?

Il faut dissocier mon goût pour la lecture de mon goût pour l’écriture. Comme beaucoup de gens, j’ai commencé à lire des romans assez tôt, mais mon goût pour l’écriture s’est développé avec mon métier de journaliste, en rédigeant des critiques, des articles, puis des enquêtes.

Quels sont les auteurs qui vous ont le plus influencé ?

Les lectures de jeunesses, les classiques, Conrad et les autres sont mes premières références. Mais je ne pense pas que ce soit un auteur en particulier qui m’ait décidé à m’engager dans le milieu littéraire. Tintin le reporter m’a donné le goût de l’enquête, et donc de la biographie. Mais plus qu’un livre, c’est un film qui m’a donné l’envie d’être biographe : Citizen Kane. Le film entier, magnifique, est une enquête. Il m’a beaucoup marqué.

Vous avez une préférence affichée pour la biographie. Quelle est la raison de votre intérêt pour ce genre particulier?

L’intérêt de la biographie, c’est qu’elle est à mi chemin entre le journalisme et l’écriture. Elle permet d’allier mon intérêt pour le style journalistique à mon goût de l’écriture. Il y a beaucoup de journalistes qui se dirigent vers le genre biographique, cette porosité est assez révélatrice dela ressemblance entre les deux exercices.

Comment choisissez-vous les personnages dont vous décidez d’écrire la vie ?

Je ne choisis pas vraiment les personnages, je ne vais pas les chercher. Ils viennent à moi. Je me laisse imprégner, envahir par des personnages, des désirs de vie et je laisse les choses venir et un jour, je me décide : ce sera ce personnage et pas un autre.

Il s’agit d’une attraction pour un personnage, avec ses contradictions, et surtout d’un milieu, d’une époque qui m’intéressent. L’essentiel est d’avoir envie de passer deux ou trois ans avec quelqu’un, dans un monde particulier.

On sent dans vos biographies la méticulosité de l’enquêteur. Cette même exigence de précision est-elle nécessaire dans vos romans ?

Non, pas du tout. Pour faire son travail, le biographe a besoin de sources, d’archives. Le romancier, lui, n’a besoin que de son imagination, il n’est pas tenu à la vérité. C’est la grande différence entre le biographe et le romancier : tandis que l’on demande sans cesse ses sources au premier, le second est complètement libre. Il n’a aucun compte à rendre.

Les mots twitter, réseauter, lol sont entrés dans le dictionnaire. Quel est votre rapport à la langue française et à son évolution ?

Cette évolution a toujours existé. La langue évolue, elle est fabriquée par l’usage et c’est un cheminement naturel. Beaucoup de gens ne connaissent pas la signification du mot « lol », mais c’est dans l’air du temps, ça passera de mode et ce mot sera remplacé par un nouveau. C’est un cycle.
Je sais surtout ce qui ne fait pas la langue : l’argot. Quand je parle de l’argot, je désigne l’ensemble des argots : le langage des banlieues, des cités, mais aussi le langage snob, tendance. Je les évite dans mes livres car ils se démodent extrêmement vite.

La critique fait-elle émerger la part d’inconscient dans l’écriture ?

Peut-être, mais c’est assez arrogant de la part d’un critique de prétendre expliquer ce qu’a voulu dire l’auteur. D’autant que l’auteur lui-même souvent ne le sait pas précisément : après l’écriture, il est dans un état de grâce et ne peut pas analyser son œuvre. Il lui faut quelques années pour avoir le recul nécessaire et commencer l’explication, s’il le souhaite.

La critique est-elle réservée aux initiés?

Aujourd’hui, avec Internet, tout le monde critique et donc finalement, personne ne critique vraiment. Sur la toile, critiquer se résume à aimer ou non une proposition. Mais ce n’est pas cela la critique ! La critique se fiche de connaitre les goûts personnels. La critique, c’est appréhender le livre dans la globalité de l’œuvre de l’auteur, le contextualiser, se pencher sur la structure, les personnages. Pour critiquer, il faut mettre en doute le roman et après la mise en doute, voir ce qu’il en reste.

Gallimard a laissé passer Proust. Alors, faut-il se méfier de la critique ?

Quand Gallimard a refusé Proust, sa maison d’édition était encore balbutiante. C’était de l’artisanat, des réunions de littéraires dans l’appartement d’un copain. Gide est le seul à avoir regardé l’œuvre de Proust, et je dis bien regardé et non pas vraiment lu. Les autres connaissaient Proust de nom, un homme réputé pour être snob et mondain.
Le travail de l’éditeur est fait de choix. Il peut se tromper. On pourrait chaque jour faire la chronique des ouvrages refusés par une maison d’édition qui deviennent par la suite de grands succès.

Est-ce une peur pour le critique prescripteur que vous êtes ?

Heureusement, nous sommes très informés. Vous savez, l’écrivain maudit est rare. Il y aura toujours quelqu’un pour dire « je suis un grand écrivain et personne ne le sait », mais avec tous les éditeurs qui existent aujourd’hui, tous les canaux de diffusion, d’information et l’autoédition, les bons textes parviennent aux lecteurs. Je ne crois ni aux génies méconnus ni aux écrivains maudits.

Qu’est ce qu’un bon critique ?

Je dirais que c’est avant tout quelqu’un qui a une bonne plume, qu’on a envie de lire, avec qui on a rendez-vous régulièrement dans un média. Quelqu’un aussi dans le jugement duquel on a confiance, quelqu’un d’indépendant, qui a un vrai discernement appuyé sur une vraie culture, qui sait faire de la critique sans se soucier de l’auteur ou de la maison d’édition.

Ce n’est pas difficile de s’affranchir de toute influence ?

Si on le veut vraiment, non, ce n’est pas difficile. Il y a un grand critique, Angelo Rinaldi, qui préservait son jugement en ne rencontrant jamais les écrivains.

Vous êtes membre du Prix Goncourt, quel regard portez-vous sur une institution qui semble encore bien mystérieuse?

Quand on est à l’intérieur c’est beaucoup moins mystérieux. C’est un club de copains, au sein duquel on s’amuse bien. Surtout, on est très heureux de s’y retrouver pour déjeuner ensemble et partager nos lectures. Nous avons des discussions passionnantes.

Et des désaccords ?

Que des désaccords. Le prochain Goncourt est déjà l’objet de nombreux débats… Mais ca sera un bon livre, je puis vous l’assurer.

Quelles sont selon vous les qualités essentielles d’un livre distingué par le prix Goncourt ?

La tradition veut que ce soit un roman dans une veine naturaliste, respectant ainsi l’esprit des frères Goncourt, qui avaient mentionné ce désir dans leur testament. Nous devons prescrire un livre suffisamment populaire, il ne faut pas être trop élitiste. Les lecteurs et les libraires attendent que nous conseillions un livre pour le public le plus vaste. Personnellement, il y a des livres élitistes que j’aime beaucoup, mais ils sont destinés à un public d’initiés, je ne pourrais pas les conseiller au prix Goncourt. Esquisse d’un pendu de Michel Julien, par exemple, est un livre magnifique.
Le Goncourt a une responsabilité : des centaines de gens l’achètent sans regarder le résumé ou les critiques. Des centaines d’autres l’offrent. Je n’ai pas envie que ces personnes se retrouvent avec un livre qui ne leur correspond pas. Après, évidemment, plus c’est littéraire mieux c’est, et certains Goncourt ont eu un succès fou malgré leur apparence très élitiste. Les bienveillantes de Jonathan Littell est à cet égard un bon exemple. Les quatre-vingts premières pages sont consacrées à la description des grades dans l’armée française…

La maison d’édition n’influence réellement jamais les délibérations du jury ? 

Pour moi les critiques accusant le Goncourt de manigances internes ne comptent pas. On peut effectivement juger un jury à un instant T, lors d’une année donnée. Mais on ne peut pas juger l’ensemble des jurys du prix Goncourt sans distinction depuis cent ans. Ils ont évolué, parfois en mieux, parfois en moins bien. Aujourd’hui, le jury est uniquement composé de lecteurs totalement indépendants. Aucun d’eux n’est salarié d’une maison d’édition. Bien sûr, ils ont tous un éditeur, mais cela n’entame pas leur indépendance. Il suffit de se pencher sur les archives du prix Goncourt pour voir que souvent, les jurés votent contre leur maison d’édition. Il est vrai que cela n’a pas toujours été le cas. Les années 60-70 étaient scandaleusement Gallimard – il pouvait y avoir jusqu’à cinq salariés de la maison d’édition dans le jury – tandis que les années 80-90 étaient scandaleusement Grasset.
Par ailleurs, contrairement à ce que les journalistes et critiques disent chaque année à l’annonce du lauréat, le suspens est conservé jusqu’au bout. Dans le cas de Weyergans en 2005, nous ne savions toujours pas quel écrivain serait récompensé trois minutes avant le verdict.

Il a été sous-entendu que Marie Diaye ne devait pas son prix qu’à sa plume mais aussi à ses origines et sa qualité de femme. Peut-on appliquer une sorte de discrimination positive dans le monde des Lettres ?

Les origines ou le sexe peuvent jouer, même si on ne peut pas être dans l’inconscient de chaque juré. Personnellement, je m’efforce de ne prendre en compte que le texte, seulement le texte.
Il ne serait bien sûr pas juste que des qualités autres que littéraires orientent les décisions. Je suis contre la discrimination positive en général, alors dans le milieu littéraire d’autant plus. Je dirais que face à deux livres de qualité égale, l’âge peut jouer. Pour la simple raison que le prix Goncourt est au départ un prix pour les jeunes écrivains. Il a vocation à encourager les écrivains dont l’œuvre est devant eux. Ce n’est pas un prix de fin de carrière – bien que Marguerite Duras l’ait eu – contrairement au Goncourt de la Poésie qui récompense davantage l’ensemble d’une œuvre.

Que doit-on répondre, selon vous, à Jonathan Littell, lorsqu’il affirme que « les prix littéraires n’ont rien à voir avec la littérature » et qu’il a eu le Goncourt « malgré lui » ?

S’il n’en voulait pas, il aurait pu le faire savoir. Nul n’est tenu d’accepter le prix Goncourt. Et je peux comprendre un refus. Julien Gracq l’a refusé et il aurait eu tort de ne pas le faire puisqu’il venait de publier La littérature à l’estomac, un pamphlet contre le système littéraire. C’était donc cohérent.

Pensez-vous que les romans récompensés soient des reflets de l’évolution de notre société ?

Oui, ce sont des photographies. En fait, ce n’est pas seulement le livre récompensé mais la liste entière qui est une photographie de diverses tendances.

La littérature, c’était mieux avant ?

Non. Il faut savoir qu’on a toujours dit ça, à chaque époque. C’est un réflexe associé à la nostalgie d’un éden lointain. La littérature contemporaine est intéressante, qu’elle soit française ou étrangère. Nous avons notamment accès à une infinité de romans étrangers car la France est le pays qui traduit le plus.

Près de 700 romans sont publiés à chaque rentrée littéraire, n’est-ce pas trop ?

C’est en effet beaucoup, mais il y a trop de pays dans lesquels il est difficile voire interdit de publier pour se plaindre de cette prolifération en France.
Certes, beaucoup de gens s’improvisent écrivains, c’est dans l’air du temps. Autrefois, ils allaient chez le curé pour se confesser. A la mort du curé ils sont allés chez le psychanalyste et maintenant ils écrivent des livres. Nous ne sommes pas obligés de les lire. Les critiques sont justement là pour épurer, pour faire le tri.

Que pensez-vous de l’affirmation souvent ressassée sur le désintérêt des jeunes pour la littérature?

Je la crois fausse et ne suis pas inquiet. Nous n’avons jamais autant lu et écrit que depuis l’arrivée d’internet. La connaissance vient toujours à nous, ou l’on va toujours vers la connaissance. Simplement, les moyens d’accès et les supports sont différents. Les gens ont peur de ce changement.
En ce moment, dès que j’ai un peu de temps, je lis Les mémoires d’outre-tombe, sur ma tablette numérique ou mon téléphone. J’utilise beaucoup les supports numériques, qui ne sont pas un danger pour le texte.

Pour conclure, quels sont vos conseils pour la rentrée littéraire ?

Lisez, lisez, lisez beaucoup, quel que soit le support. Beaucoup de classiques car avec eux, on ne perd pas son temps et on ne se trompe pas. Faites-vous une opinion par vous-même, n’ayez pas peur de ne pas aimer un livre, de l’abandonner. Quand je décroche d’un livre, je dis souvent à son auteur que je ne suis simplement pas le bon lecteur pour cet écrit. Tous les livres ont un public, même les mauvais.
Enfin, n’oubliez pas de relire certains romans tous les dix ou vingt ans. Votre vision se sera enrichie et vous ne les appréhenderez pas de la même façon. Ce seront de nouvelles découvertes.