Potentiel du Sinistre, Thomas Coppey

On s’attend à voir le résumé à une charge contre le cynisme impitoyable des marchés financiers, avec cette invention géniale, aboutissement d’une logique perverse de maximisation des gains : parier sur la survenance de catastrophe naturelle, c’est-à-dire sur la souffrance humaine… Et pourtant, le propos du roman de Thomas Coppey est bien plus large que cela : c’est à un démantèlement systématique, méthodique du langage corporate que l’on assiste ici, à une explosion jubilatoire du jargon le plus abscons que le management moderne peut produire.

Ce qu’il y a de particulièrement impressionnant est la manière dont cette mise à nu est mise en place : c’est bien par le style, par la forme que toute la vacuité de ce langage – Chanard, assez littéralement, se nourrit de paroles dans ce qu’elles ont de plus creux pour en découler des concepts –, donnant lieu à une collision troublante entre la sphère privée – la vie de famille – et la sphère professionnelle – le Groupe –, l’allure de la première étant contaminée au fil du récit par le style de la seconde : voir notamment cette page, affreuse, où l’éducation de la fille du couple est envisagée en terme de rendement, à la manière d’un manager traçant l’évolution professionnelle de l’un de ses subordonnés.

Une belle réussite sur le plan littéraire, grâce à une réjouissante adéquation entre le propos polémique et les choix stylistiques.

HG

Chanard incarne le succès. Sorti d’une école prestigieuse dont on devine qu’il doit s’agir de Polytechnique ou équivalent, un avenir brillant et tout tracé l’attend : il montera les échelons dans l’entreprise qui vient de l’embaucher, et réussira tant sur le plan professionnel que sur le plan personnel. Car sa femme Cécile, elle aussi joliment diplômée, est promise à une belle carrière et ils forment tous les deux un couple parfait. Chanard, prêt à mettre toutes ses facultés au service de son ambition, adhère ainsi parfaitement aux grands principes que serine le groupe qu’il vient d’intégrer : efficacité, performance. Mais derrière cette façade lisse, sans vague, sous le verni, cet univers est pétri d’exigences et impitoyable envers ceux qui ne se conforment pas parfaitement au diktat de l’efficience. C’est tout d’abord Cécile elle-même qui en fait les frais, quand, de retour de sa première (et dernière) grossesse, elle peine à retrouver chez son employeur un poste à la mesure de ses capacité. C’est encore Vautier, collègue de Chanard, qui en souffre : il ne parvient pas à trouver un sens au travail qu’il fait et le groupe, le jugeant trop peu conforme à l’esprit de l’équipe, guette le moindre faux pas pour l’éliminer.

Mais Chanard est pour l’instant trop concentré sur ses performances pour s’en formaliser. A force de triturer des idées en tous sens, il vient de concevoir un nouveau produit financier, les catastrophes bonds, dont il espère qu’ils boosteront sa carrière. Ces catastrophes bonds, ou « Cat bonds » pour les intimes, qui comme leur nom le suggère permettent un système de réassurance en cas de catastrophe naturelle majeure, flirtent avec les limites de ce que l’éthique permet, et pourtant elles sont accueillies par le groupe, dont les seules réserves sont d’ordre économique. Tout va donc pour le mieux, tandis que Cécile, qui a quitté son travail et a pris son parti de sa nouvelle vie de femme au foyer, entend transposer à leur vie personnelle et à l’éducation de leur fille ce modèle d’efficience.

Mais un malaise se fait jour en Chanard, sans qu’il parvienne à comprendre ou à formuler la nature exacte de ce qui l’étreint. Les questionnements n’osent pas émerger dans son esprit embrigadé, mais on sent que cette sorte de fuite en avant perpétuelle, où la croissance appelle la croissance, ou le mieux appelle le plus, et où l’individu, sous des dehors d’épanouissement et de perfection, étouffe dans un carcan vide, le satisfait de moins en moins. Il n’est jusqu’à sa fille Capucine qui n’ait intégré ces impératifs d’optimisation, au détriment de leur échanges affectifs. Les choses peuvent-elles continuer leur cours de la sorte ?

L’auteur capture ici parfaitement ce langage de la vie moderne, où la perfection est érigée au rang de norme, où les vertus économiques ont pris le dessus sur le rêve et où une logique folle à l’apparente rationalité opprime l’individu. Comment peut-on contester ce cadre étroit dans la mesure où il est protégé par l’affirmation de principes inattaquables, comment peut-on échapper à un système quand il a façonné notre manière de penser ? Telle est la question que nous sommes invités à nous poser dans ce roman dérangeant et bienvenu, qui dévoile les ravages d’un totalitarisme qui s’instaure quand le langage est détourné de son sens.

BM

Le livre de Thomas Coppey, Potentiel du sinistre, explore et oriente toute son intrigue vers la déflagration, le sinistre réalisé. C’est à plusieurs niveaux et à différents degrés de lecture que la catastrophe apparaît : dans l’entreprise, dans la vision amère de la finance ou encore dans la vie personnelle des ingénieurs financiers.
Entre nouveau produit financier qui exploite les risques de catastrophes naturelles et anxiété généralisée de ce monde de l’entreprise dépeint comme forme moderne d’esclavagisme et qui déteint sur la vie personnelle des protagonistes, le potentiel du sinistre est ainsi ce vers quoi tout tend.
Si le projet littéraire de Thomas Coppey semble viser la mise au jour du véritable squelette qu’il perçoit dans la finance et la vie de ses acteurs, c’est-à-dire la catastrophe latente dans la volonté de réussite absolue, le roman qu’il signe ici est malheureusement peu subtil.
Vouloir utiliser les ressources romanesques pour désamorcer « la finance » au-delà des analyses politiques et économiques traditionnelles semblait pourtant être intéressant. A la violence communément admise de la scène des échanges de flux financiers, l’opposition de toute l’efficacité et de la violence que peuvent amener les mots dans l’espace littéraire semblait en effet opportune. Hélas, le produit final que nous donne à lire l’auteur propose une critique largement désamorcée par le manque de nuances.
La faiblesse de la poétique à l’œuvre rend également compte d’un essai inachevé. Le postulat apparaît néanmoins clair : faire apparaître dans l’écriture le reflet du monde des entreprises, avec toute la froideur qui peut y être perçue. La structure syntaxique extrêmement basique des phrases, bien que pesante, montre à ce titre un espace où le lyrisme est absent, l’énonciation suivant un complexe et confus enchevêtrement des points de vue, entre neutralité d’une voix de papier non identifiée et neutralité de Chanard, personnage principal et modèle type du jeune loup en quête d’ascension hiérarchique.
L’impersonnalisation apparaît d’ailleurs bien généralisée à l’échelle du roman. Pas de banque spécifique, pas de salle de gymnastique désignée, le texte ne fait référence qu’au « Groupe », ou au « Club », toujours sous l’antonomase. Ce procédé regrettable amène dès lors à penser en gros : la critique ne porte pas sur un exemple particulier qui pourrait inviter le lecteur à porter un regard nouveau sur sa réalité, elle dénonce et tente de démonter tous les groupes, au sein desquels tous les mêmes agents fréquentent tous les mêmes clubs de gym et ainsi de suite. Le caractère largement caricatural de cette vision montre un monde qui porte ironiquement presque à sourire par le trop de négatif, le trop de vide ontologique, le trop de méchants. De fait, tout semblant de critique ne peut être ici que désamorcé par la lourdeur de l’écriture et des représentations.
Outre l’idée par ailleurs astucieuse d’imaginer un nouveau produit financier qui créerait de la valeur en assurant les compagnies d’assurance contre les catastrophes naturelles, produit qui permet à Thomas Coppey de montrer le vice de la finance en gros, l’auteur poursuit sa vision dramatique d’un monde aux accents orwelliens en s’attaquant aux personnages. Les ingénieurs financiers sont donc montrés sans vie, tout leur quotidien dans et en-dehors du « Groupe » étant réglé à la lettre. Chanard apparaît comme machine qui répond aux ordres de ses supérieurs avec pour seul souci la réussite, celle de son entreprise, et, avec elle, la sienne. Tout est assimilé et sans mise en avant de la moindre individualité, ce dont témoigne l’une des phrases clés du roman : « Chanard pense et sa productivité chute ».
Une forme d’espoir est bien visible par le biais de Vautier, le collègue et unique ami de Chanard, qui quitte son emploi et semble trouver un sens à sa vie morne par le biais de la philosophie, mais là encore, le roman est confronté à ses limites. L’auteur tente-t-il de sauver Chanard en lui insufflant des sentiments humains vis-à-vis de son collègue dont la dépression pave l’intrigue jusqu’à sa démission et sa conversion aux allures mystiques ? Encore une fois, le sursaut d’humanité de Chanard, par ses côtés de robot qui prend vie, agace ou amuse plus qu’il n’émeut.
Au finale, un lecteur attendri par la naïveté de Potentiel du sinistre pourrait défendre ce roman comme étant une caricature des critiques caricaturales du monde de la finance, mais ce constat optimiste ne relèverait malheureusement pas tout l’ennui de cette lecture.

GL

Potentiel du sinistre est un roman déconcertant à première vue. Tout d’abord par son écriture, saturée de termes empruntés au vocabulaire du management, aussi désincarnée que le monde qu’elle décrit, difficile enfin pour un lecteur habitué à plus de « littéraire ». Par ses personnages ensuite : déshumanisés à l’extrême, ils empêchent toute identification.
Paraissant échappés d’une contre-utopie mais évoluant dans notre monde contemporain, ils ont si bien intégré les valeurs de performance inculquées par les institutions (l’Ecole, le Groupe etc) que celles-ci gouvernent jusqu’au choix des activités extra-scolaires de leurs enfants ; en apparence dénués de tout sentiment, ils n’hésitent pas, à l’image  de Chanard, pur produit de cette société, à parier sur les catastrophes naturelles pour faire gagner de l’argent à leur entreprise. Mais ces premières difficultés s’avèrent finalement des qualités pour le livre et des instruments efficaces d’une critique générale de notre société.
Bien sûr, tout n’est pas aussi noir que Thomas Coppey le présente, et la critique, pour remporter pleinement l’adhésion, aurait mérité d’être plus nuancée et moins manichéenne. On peut également reprocher certaines longueurs de la narration, une fin trop prévisible. Potentiel du sinistre n’en demeure pas moins une expérience intéressante sur le plan de l’écriture.

ALD

Disons-le d’emblée, le style est pauvre. Mais cette pauvreté résulte d’une appropriation particulièrement réussie du langage managérial. Si donc la langue n’est pas des plus agréables, l’exercice de style est un succès, ce récit prenant finalement valeur de documentaire plutôt que de roman à proprement parler.
La fin rompt avec le reste de l’oeuvre par un changement de ton dommageable puisqu’il décrédibilise un récit se voulant dénoncer la réalité du « new management ». Ceci étant, l’intrigue ne réservant aucune surprise, l’intérêt du lecteur reste pourtant suscité en permanence, la question n’étant pas de savoir ce qui arrivera mais pourquoi et comment.
Les personnages sont détestables et terrifient le lecteur qui se jure de ne jamais éduquer sa fille comme Cécile le fait tout en remarquant que lui à Chanard, il n’y a pas tant de différences. Même le désir qu’exprime Chanard de se concentrer sur l’essentiel fait partie du processus négatif décrit par l’auteur et le caractère inextricable de la situation apparaît donc nettement.

JdS

Chanard est un ingénieur financier, diplômé d’une Ecole, qui intègre un Groupe au sein duquel il est promis à une belle carrière. Tout se déroule bien, Chanard est un travailleur assidu, même durant ses vacances il ne peut décrocher, mais il en veut plus et décide d’innover après une soirée des anciens à l’Ecole. Soirée au cours de laquelle on rencontre un professeur de management qui… n’a jamais travaillé en entreprise ! Malheureusement, ce n’est pas du tout irréaliste.
Afin de « performer » Chanard cherche une idée. Ce sera la titrisation des catastrophes naturelles. Elle sera récupérée par le Groupe mais lui vaudra une promotion rapide à un poste de manager.
Cela ne durera pas, la machine va se gripper avec la personne de Vautier, un collègue jugé instable par le Groupe, et l’attente d’une catastrophe naturelle. Chanard va finir par se désintéresser de son travail et se poser enfin des questions après le licenciement de Vautier auquel il a été forcé et une catastrophe de grande ampleur. Il abandonnera progressivement son travail et entrera dans une clinique. Dans un saisissant retour en arrière, la clinique (la « Structure ») tient le même discours que le Groupe.
Ce livre, non seulement démonte le vocabulaire du management en se l’appropriant mais montre aussi son emprise sur la vie moderne, y compris la sphère privée avec la vie de famille de Chanard, soigneusement planifiée et conforme aux préceptes en vigueur. Même les activités extrascolaires de sa fille Capucine sont choisies avec soin. Il est également déshumanisant, certaines scènes sont glaçantes. Les employés sont même transformés en mouchards sous couvert d’indicateur de performance.
Potentiel du sinistre est entièrement rédigé dans le style managérial, au discours indirect, avec une écriture précise, froide, concise. L’auteur ne s’encombre pas de noms propres pour désigner les différentes structures de la vie de Chanard (le Groupe, l’Ecole, la Société etc.). Cela marche très bien même si le trait sur le personnage de Cécile, la femme de Chanard, est un peu gros.
Ce roman est très efficace dans sa dénonciation du discours managérial, il est impeccable de ce point de vue. Mais on peut regretter qu’il n’existe que dans cette optique, c’est à la fois sa force et sa faiblesse. Il nous laisse sur une impression malsaine devant ce discours formaté, rempli de concepts vidés de leur sens.

CB

Depuis quelques années, les « romans d’entreprise », souvent à charge, se sont multipliés. L’enjeu littéraire consistant à parvenir à rendre compte d’une réalité difficile à appréhender, éloignée des sujets de prédilection de la littérature, est ambitieux. Thomas Coppey dans Potentiel du sinistre réussit, dans une certaine mesure avec brio, là où de nombreux auteurs ont échoué.

Le livre s’ouvre sur le recrutement de Chanard, le personnage principal, au sein du « Groupe », une importante entreprise financière. Puis l’on suit son avancement au sein de celui-ci, avec en toile de fond l’évolution de sa vie familiale. Son ascension vertigineuse, résultat de la création réussie d’un montage financier complexe, ne s’accompagne malheureusement pas d’un épanouissement personnel, et l’on suit alors les déboires d’un homme qui s’interroge sur sa propre essence, sur les valeurs qu’il souhaite défendre.
Les thèmes abordés sont nombreux, pluriels et surtout captivants: l’équilibre entre vie professionnelle et vie familiale, l’éthique des groupes financiers, les potentielles victimes du « système » à l’image de Vautier, la quête de sens d’une carrière en sont quelques uns.
Le style de l’auteur est simplement excellent. Pertinent, efficace, maîtrisé, il permet à « la forme » de donner de l’ampleur et du charisme au « fond ». Les phrases sont courtes et percutantes. Le rythme rapide et haché, rend compte de l’atmosphère propre à ce milieu. Les anglicismes sont omniprésents de la même manière qu’ils le sont dans le « langage managériale ». Cependant, s’il est très intéressant à étudier, et s’il donne à voir cette réalité, il n’est pas aisé pour le lecteur de s’en accommoder.
Le roman pâtît peut-être de son intrigue: les événements n’happent pas le lecteur et il n’y a pas de réel suspense. De plus si le fait que les personnages semblent être des constructions, auxquelles on se sent toujours extérieur, soit assez fidèle à la vie dans bon nombre d’entreprises, il n’est pas facile pour le lecteur de s’identifier à ces derniers et d’être emmené par le récit. Ainsi on en vient parfois à se demander si l’œuvre ne tient pas plus du documentaire (malgré les indéniables qualités littéraires) que du récit romanesque.
Toute la puissance de l’ouvrage se trouve dans cette affirmation: il n’y a rien d’évident. Les techniques de management « modernes » ne sont pas les seules existantes. La brutalité qui peut exister au sein d’une entreprise n’est pas forcément naturelle. Si le langage et les pratiques se présentes comme neutres et rationnelles, ce n’est évidemment pas le cas. S’il ne s’agit pas de réduire l’ouvrage à cela, l’analyse offerte par l’ouvrage permet de déconstruire certaines idées reçues, que l’on soit en faveur ou non de ces modes de gestion.
C’est finalement un roman qui mérite assurément d’être lu, et qui s’avère intellectuellement stimulant.

FD

Si le premier roman de Thomas Coppey déroule son intrigue à travers un nouveau sociolecte – qui serait le propre du new management et de la logique corporate – assommant le lecteur du vocable de l’entreprise à chaque ligne, il ne parvient pas à s’en extraire, pour s’y enfermer définitivement, et son lecteur avec. Après de nombreux « process », « feedback », et une kyrielle de néologismes plus tard, Coppey a déjà éreinté son lecteur avant même d’avoir atteint le milieu de son roman. S’il cherche à le dégoûter du monde déshumanisé des traders, fusac et autres esclaves de la finance, il parvient avant tout à l’écœurer de son propre ouvrage. En effet, bien que le lecteur puisse aisément comprendre que le lexique du roman, calqué sur celui d’une plaquette commerciale à la logique microéconomique coûts-bénéfices, n’est que le révélateur d’un monde vampirisé par le monstre « Finance », ce procédé en vient rapidement à tourner en rond.

Durant la majorité de son livre, Coppey ne se détache absolument pas de ce vocable qu’il semble vomir – et nous avec. Quel est alors l’intérêt, s’il faut attendre la chute annoncée du héros, Chanard, pour qu’une once d’humour, un brin d’ironie grinçante, vienne nous sortir de l’enfer du titring et de la fusion acquisition ?

Néanmoins, la nouvelle action, le « Catastrophe Bond », créée par l’ambitieux – mais non moins ennuyeux – antihéros Chanard, est d’une inventivité réellement intéressante : amasser une infinie richesse sur le dos d’une catastrophe humanitaire et de ses victimes semble bien atteindre le paroxysme du cynisme. Thomas Coppey en ferait-il trop ? Non, loin de là, puisqu’il s’agit avant tout de débouter un lecteur qui deviendra vite le détracteur numéro un des banques qui nous ont plongé dans la crise économique et financière de 2008, grâce à cette ficelle linguistique qui est d’alourdir et de transformer son style en celui d’un néo-manager-leader d’une team corporate. Lourd, si lourd, qu’on en viendrait presque à se demander s’il ne pèse pas tant pour dissimuler – tout simplement – l’absence d’un style ? Question à méditer jusqu’au prochain roman de Thomas Coppey.

CG

Chanard a toutes les raisons d’être heureux. Ce jeune cadre aussi ambitieux que talentueux sort tout droit de l’Ecole, dispose d’un foyer aimant, et plus important encore, il vient d’être embauché comme ingénieur financier par le Groupe. « Le » Groupe, c’est-à-dire le seul groupe qui comptera désormais à ses yeux, tout comme nous appelons notre planète « la Terre ».

Parfaitement à l’aise dans les sphères managériales, il va gravir les échelons d’un monde rationnel, utopique, où la faiblesse et le doute n’ont pas leur place. Pourtant, autour de lui, les accrocs, les détails qui sonnent faux vont en se multipliant : son ami Vautier, licencié parce qu’il ne respecte pas les règles surtout parce qu’il est différent, sa femme Cécile « mise au placard » par ses employeurs une fois devenue mère, ou encore les « Cat-bonds », ces coupons prétendument éthiques, indexés sur la probabilité que des catastrophes naturelles se produisent… Et  Chanard a de plus en plus de mal à se convaincre que tout est pour le mieux.

Le projet porté par ce premier roman a le mérite d’être clair : s’attaquer au discours managérial, déconstruire sa prétendue neutralité pour exposer au grand jour sa véritable nature ; une machine à broyer les êtres qui déborde de l’entreprise et noie l’individualité dans une idéologie d’autant plus insidieuse qu’elle prend l’apparence de la rationalité.

Pour ce faire, l’auteur utilise toute les armes littéraires dont il dispose. Il multiplie les symboles à travers l’usage des majuscules et des appellations totalisantes « Groupe » et « Structure », joue sur l’absence d’humanité du héros dont le prénom n’est jamais révélé, délaisse le dialogue pour se concentrer sur le mécanisme de la pensée et les biais qui viennent s’y insérer, et mêle fiction et faits réels pour mieux troubler le lecteur….  Au passage, l’auteur évoque la peur des catastrophes naturelles, la financiarisation à l’extrême de nos économies et l’élitisme qu’il fait rimer avec conformisme.

Au-delà de l’étude du langage, le livre porte une réflexion sur la rébellion et la liberté des hommes face à une entité qui les dépasse. En effet, Chanard oppose à l’impeccable rhétorique du Groupe un simple sentiment, une nausée formée à l’annonce de son succès. Son destin, tout comme sa prise de conscience, est parallèle à celui du héros de 1984 : Chanard est assez humain pour saisir le caractère oppressant du groupe, assez libre pour essayer le fuir, mais pas assez fort pour le vaincre et pour éviter de retomber dans les mêmes pièges. Cécile présente un cas encore plus effrayant puisqu’elle elle s’érige en garde-fou d’un système qui l’a pourtant rejeté, et se fait le porte-parole du management.

Ce roman oscille entre le documentaire et la contre-utopie, l’angoisse et la dérision.  En définitive, si seule l’application systématique du raisonnement managérial est réellement dénoncée et si aucune échappatoire n’est proposée, ce livre saura piquer le lecteur, susciter la pensée, et le pousser à faire preuve de distance critique sur son environnement.

PR

Le titre du premier roman de Thomas Coppey, « Potentiel du sinistre », jeu de mots habile et prometteur, annonce parfaitement la trajectoire satirique de ses tristes personnages. « Potentiel » car Chanard et sa femme, jeune couple CSP +, formé dans les meilleures Ecoles de France sont avant tout perçus par les entreprises qui les emploient comme des virtualités, de la matière en devenir parfaitement informe. Ils ne sont ni plus ni moins que des ingrédients de recette de cuisine, mets individuellement quelconques qu’il va s’agir de transformer et de cuisiner pour aboutir à une mixture homogène, l’harmonie du Groupe, le Capital Humain. Ces individus déjà surdiplômés entraînés à la performance continuelle, sont entraînés dans une spirale du toujours plus qui repousse sans cesse leur plénitude à demain.

Comme l’expriment si bien les DRH à la première page du roman, « Chanard a du potentiel. Il est smart et courtois ». Cette première page, par son rythme effréné, ressemblerait presque à une commande expresse lancée dans une cuisine de restaurant.

Dans cette perspective, le meilleur ingrédient est le plus doux, le plus malléable, celui qui se fond sans accroc dans la préparation savamment élaborée. L’ingrédient rétif, c’est Vauthier, celui qui possède une saveur individuelle beaucoup trop prononcée et qui vient altérer le goût plutôt terne du restaurant d’entreprise. Métaphore culinaire que l’on retrouve lorsque Vauthier dérange les préparatifs de dîner de la jeune Cécile par son goût iconoclaste pour la cuisine coréenne.

Mais, les personnages s’approprient également cette « potentialité ». Non seulement, ils acceptent ce reflet d’incomplétude que leur renvoie l’entreprise mais ils n’existent que dans une temporalité du potentiel. Chanard ne vit jamais au présent. En vacances avec sa femme, il projette en pensée son travail au bureau. Seul l’alcool anesthésie cette folie de l’anticipation et le rend à la violence immédiate du soleil.

Cécile n’est pas en reste. Constamment préoccupée par le futur de sa fille, elle envisage d’emblée les potentialités de ses différents loisirs : instabilité pour la musique, désir de compétition pour le tennis. Le choix est évident. En d’autres termes, ce couple est devenu une machine à planifier comme le montrent les nombreuses références à la calculatrice de Chanard sur laquelle il s’acharne frénétiquement durant une bonne partie du roman. Ironiquement, ses nuits blanches de modélisation aboutissent à un nouveau produit financier fondé sur la prédiction des catastrophes naturelles. Malheureusement, l’événement principal que Chanard néglige, c’est le véritable sinistre, le naufrage généralisé de son identité.

On tombe alors dans le « Sinistre », qui n’est jamais reconnu comme tel. La plus belle tension qu’introduit le roman est, en effet, celle qui rapproche la dépression de la joie. Dans cette dictature du sourire, sorte de Truman Show en huis clos, le pire faux-pas est de se laisser aller, d’avouer une faiblesse ou une tristesse. Il est d’ailleurs intéressant que Coppey ait choisi de s’intéresser à la figure du « winner » en plein boom de carrière, ce qui est rarement le cas dans les oeuvres sur le milieu de l’entreprise. La figure du winner permet de faire apparaître un monde où l’on ne cesse de se congratuler (« Le manager dit bravo ») et où l’on organise des fêtes pour maintenir de bons rapports. Mais, la joie est toujours contrôlée, elle ne doit laisser au hasard aucun désordre. Ainsi lors de la première fête du roman, « [Cécile] a inscrit une marque sur l’ampli, devant la molette de volume, le niveau à ne pas dépasser afin de rester en harmonie avec l’environnement, tout en permettant aux danseurs de danser ». Cependant, un sinistre est si vite arrivé. Ainsi, la fête prend fin lorsqu’un danseur renverse le téléviseur. Ainsi, Chanard, après avoir du renvoyer son ami Vauthier, perd pied et ne se reconnaît plus dans le Groupe.

Dès lors, comment passer de la potentialité à la réalisation ? Comment exister quand on n’est qu’un fragment d’un tout ? En dernier ressort, le roman apporte une réponse extrêmement pessimiste à cette question. Mus par une forme extrême de servitude volontaire, les personnages sont incapables d’affronter leur individualité et la liberté qu’elle implique. Ils n’arrivent à se voir que comme des parties d’un tout. Si ce tout n’est pas la Société ou le Groupe, on en trouvera un autre.

Cécile choisira, par exemple, de se retirer du marché pour s’épanouir au sein de l’association et la famille. Vauthier, que l’on croyait à tort franc-tireur, finit par recommander des ouvrages spirituels légèrement sectaires à Chanard, qui choisira, pour sa part, l’institution psychiatrique.

En somme, ce que montre Thomas Coppey, grâce à sa verve et son humour, est de nature paradoxale. L’homme aspire à être intégré à une communauté. Mais la communauté parfaite de cet univers capitaliste est un simple agrégat où les liens d’amour et d’amitié sont formellement proscrits. Il en résulte une grande frustration émotionnelle. On apprécie, en ce sens, la pudeur de Thomas Coppey. Alors que les pamphlets de Houellebecq montrent l’extension du libéralisme à la vie sexuelle devenue à la fois robotique et débridée, les récits de chambre entre Chanard et sa femme sont parfaitement absents de ce roman. Autrement dit, même la chair a disparu, Chanard réaperçoit son véritable désir au détour d’un square dans le visage inattendu d’une chômeuse sur un banc public. L’amour n’est plus qu’un simple partenariat économique qui empêche l’amitié de mettre en péril la performance.

Evidemment, le ton est outré. Il est celui de la caricature bouffonne puis, progressivement, il atteint presque celui de la dystopie en science-fiction comme le montre ce final volontairement apocalyptique. Mais, l’outil le plus efficace du roman, c’est celui que Thomas Coppey emprunte au maître de l’ironie au dix-neuvième siècle, Gustave Flaubert.

En effet, dans ce roman, le discours indirect libre, omniprésent, met en valeur les tentatives hypnotiques de réconfort que chacun se murmure ou se hurle. Par les italiques, il montre aussi tous les méfaits d’une novlangue qui redéfinit sans vergogne les termes les plus élémentaires de la langue française : efficacité, innovation, bonheur. La langue du management, c’est aussi celle qui aplanit la culture, qui met sur le même plan Zlavoj Zizek et Spinoza, qui ampute les textes de leur contexte comme elle a amputé les liens amoureux (ces citations anticapitalistes comprises à contresens et devenus slogans d’un fascicule sur le Groupe sont particulièrement hilarantes). C’est pourquoi Thomas Coppey offre une remarquable réflexion sur le style en montrant que la véritable emprise des idéologies est toujours langagière.

GA