« Alors qu’ils exaltent une mythologie du grand écrivain et de la Littérature, les prix promeuvent en même temps un système qui rabaisse l’auteur au rang de faire-valoir »
Chercheuse spécialisée- entre autres- dans les Prix Littéraires, Sylvie Ducas a publié cette année La littérature : à quel(s) prix ? (Editions La Découverte, 240p, 22€), ouvrage dans lequel elle examine et interroge l’histoire des prix littéraires français.
L’occasion de demander à la chercheuse du Centre d’Histoire Culturelle des Sociétés Contemporaines et à la directrice du master Métier du Livre de l’université Paris Ouest (pôle de Saint-Cloud) son opinion sur les grandes tendances du marché littéraire français dans un entretien tout en nuances.

 

Comment sont apparus les prix littéraires en France ?

L’histoire des prix littéraires en France se décompose en cinq temps. Les premiers prix ont été créés au tout début du XXème siècle, à l’image du plus ancien d’entre eux, celui de l’académie Goncourt. Pourtant, le Prix Goncourt n’était que secondaire par rapport à son but premier : assurer la subsistance matérielle de l’auteur. Fondé en 1903, il est suivi du Prix Femina, en 1904, qui cherche à récompenser les auteurs féminins, à l’époque boudées par le monde littéraire. Cherchant à contrecarrer à l’époque la suprématie de l’Académie française, ces prix sont très vite utilisés par les éditeurs pour assurer des ventes substantielles à leurs ouvrages.

 Un effet inverse au but recherché alors ?

Tout à fait, ces institutions seront d’ailleurs fortement critiquées après mai-68 où souffle un vent de contestation sur ces prix. Des anti-prix se créent, alliant légitimation littéraire avec argument de vente. Ici, le jury est souvent populaire, antidote supposé à la corruption de certains membres de Prix plus réputés à l’époque. C’est à ce moment que naissent le Prix du Livre Inter ou le Grand Prix des Lectrices Elle.
Dans la même logique, une troisième phase verra apparaître des prix de prescription de proximité, poussés par des acteurs, comme les libraires, sentant leur rôle s’affaisser dans l’industrie littéraire.
Enfin, la quatrième phase observable est celle des prix catégoriels, qui s’adressent à un certain public ou format. Polars, bandes dessinées, fantaisy, jeunesse… Longtemps négligés par le monde littéraire, ces prix émergent au début des années 1990 et soulignent l’incroyable diversité des prix littéraires et des publics auxquels ils s’adressent. La dernière catégorie de prix est celle des prix nés dans la blogosphère, aux jurys amateurs, et qui renouvellent l’expertise littéraire.

 Vous décrivez un univers de prix littéraires très nombreux qui reflètent la vitalité de la littérature française…

Oui et non. Il est sûr que la tradition des prix littéraires est une exception française, probablement due à notre héritage culturel des salons et autres cénacles. Je dénombre environ 2000 prix en France, qui consacrent la place unique de la littérature en France. Et pourtant, ces prix appartiennent à une logique de « temps court », où, de la publication à la fin des ventes, tout se joue en 3 mois, au prix, pour le mieux, de plans de communication et financiers, pour le pire, de petits arrangements entre maisons d’édition et jurés.
Dans ce système, l’ouvrage n’a pas le temps d’exister, écrasé par le surnombre et les impératifs de publication. On est en fait dans une industrie culturelle où le livre devient une valeur marchande et plus seulement littéraire.

 C’est là que se situe le paradoxe des prix littéraires finalement…

Oui, alors qu’ils exaltent une mythologie du grand écrivain et de la Littérature, les prix promeuvent en même temps un système qui rabaisse l’auteur au rang de faire-valoir, ils en font un chaînon minime de la chaîne et ce, quoi qu’il écrive. De manière plus générale et révélatrice, on voit bien qu’aujourd’hui l’auteur a déserté la Cité : par opposition au XIXème, et même au XXème siècle, où de grands écrivains avaient des choses à dire sur la situation sociale, politique du pays…, les auteurs d’aujourd’hui ont perdu leur place dans le champ public et ne semblent pas vraiment vouloir la regagner.

 

Il existe pourtant encore des supports pour laisser l’écrivain s’exprimer : émissions, critiques…

A mon sens, la critique littéraire, surtout celle à laquelle la presse écrite ou les médias offrent leur tribune, s’effondre. Et il suffit de comparer l’espace matériel laissé à la critique à celui dont elle pouvait jouir dans l’après-guerre pour s’en rendre compte. Les pages livres de la presse fondent de plus en plus, les émissions télévisées se réduisent comme peau de chagrin…
Une des meilleures d’entre elles comporte aujourd’hui dans son titre, le nom de « Librairie » et évoque davantage l’objet marchand que la chose écrite… L’espace médiatique de l’écrivain est en voie de disparition sur ce type de média télévisé.

 Quelles solutions alors pour mieux promouvoir les auteurs, notamment au sein des prix ?

Beaucoup de choses sont possibles. L’écrivain devrait réinvestir les jurys, donner son avis sur la chose écrite et parrainer de telles institutions pour qu’il récupère sa légitimité et son autorité critique.
Mais surtout, je crois profondément aux prix décernés finalement par un autre grand muet du monde littéraire : le lecteur, indispensable pour dépasser l’opposition entre logiques marchande et culturelle. Donner la parole au dernier maillon, c’est ouvrir une porte sur la diversité et la démocratisation culturelles, ce qui est une bonne chose. Il ne faut pas opposer trop vite l’amateur, dont l’étymologie signifie l’amoureux, le passionné, au professionnel.
L’expertise littéraire se reconfigure et c’est une bonne nouvelle, preuve que la littérature et la lecture ont encore de beaux jours devant elles.

 Finalement, à quoi servent les prix ?

En dépit des travers que j’ai évoqués, ils sont indispensables aux Lettres. Ils apportent, c’est évident, une actualité au monde littéraire et permettent à de nombreuses maisons d’édition de ne pas fermer. Il font de la littérature un événement et sont une incitation à la lecture.
Mais leur première vertu est celle du tri : parmi des ouvrages toujours plus nombreux, le prix trie, il affine la production éditoriale en fonction des goûts de chacun. Pour un public de plus en plus atomisé, la multiplicité des prix permet à chacun de trouver l’ouvrage qui lui convient. L’excellence littéraire est un fantasme, la valeur intrinsèque est toujours relative. Ce qui compte, c’est que la valeur marchande ne devienne pas absolue et quel meilleur remède que l’implication du décideur ultime ?

 

Difficile de ne pas évoquer ici le rôle d’Internet dans cette nouvelle place donnée au public

Je peux vous assurer que beaucoup d’auteurs fantasment sur leurs lecteurs et que par ce biais, enfin les lecteurs peuvent se faire directement entendre, même s’il faut savoir faire la part des postures, mises en scène et récupérations marchandes possibles dans l’univers du Web 2.0.
Pour la chercheuse que je suis, ce nouvel espace fournit un nouveau matériau fascinant, mais encore très neuf. On peut pour le moment remarquer que le numérique a du mal à innover et reprend finalement les recettes du monde littéraire traditionnel. Cependant, on voit apparaître pour certaines catégories d’ouvrages, par exemple la Fantasy, de nouvelles relations, plus interactives, entre l’écrivain et le lecteur.
Ici, comme partout dans la littérature, on est en pleine reconfiguration des rapports traditionnels au livre, à la littérature, à l’œuvre, à l’éditeur.

 

On parle souvent du désintérêt des jeunes générations pour la Littérature, en tant que professeur, quelle est votre opinion ?

Le lieu commun le plus souvent invoqué est celui de l’atonie de la littérature française et francophone. Je m’insurge évidemment contre de tels clichés qui viennent servir parfois des arguments éditoriaux outre-Atlantique : la vie littéraire et les Lettres françaises sont dynamiques !
Il est vrai que les jeunes générations peuvent parfois se sentir oubliées par un microcosme littéraire pas toujours très ouvert, ou dégoûtées du livre par une approche trop savante de la littérature à l’école, mais des initiatives comme votre prix ou le Prix Goncourt des Lycéens viennent briser quelques barrières. J’essaie pour ma part de montrer à mes étudiants la formidable diversité des littératures, de les amener vers la nouveauté. La lecture n’a jamais eu autant de fidèles même si l’on ne lit pas seulement que des livres, il faut certes savoir gérer un nouveau rapport aux médias, aux écrans, mais je ne suis pas inquiète pour l’avenir, les médiateurs du livre sauront relever le défi !