« Je pense que le livre deviendra un objet de luxe »

Thomas Coutenceau est libraire en ligne. Tous les jours, sur La Lettre du Libraire, il conseille ses lecteurs et propose une sélection d’ouvrages. Une activité finalement pas très différente d’un libraire physique, mais qui représente peut-être le métier du libraire de demain.

 

Comment devient-on libraire en ligne ?

Pour ma part, c’est lorsque l’on a la passion du livre, du commerce et de l’internet ! Après quatorze ans passés en « librairie physique », je me suis lancé dans la construction de ma propre librairie, non pas physique, mais digitale. Ces trente dernières années, la société a grandement évoluée : l’informatisation dans les années 80, l’internet dans les années 90, le mobile et les tablettes dans les années 2000… Les lecteurs ont profondément changé leurs habitudes d’achat ! La preuve : en 2011, 17% des livres étaient achetés sur internet. Et ça n’a fait que progresser depuis. Ouvrir une librairie sur le Net était une évidence !

Concrètement, vous gérez un stock d’ouvrages comme un libraire de quartier ?

Je n’ai aucun stock d’ouvrages à gérer. En effet, je suis affilié à une société de biens culturels qui s’occupe de la transaction financière (sur laquelle je perçois une commission) de la partie logistique et expédition. Chacun son métier : je conseille des livres et cette société gère la logistique.

Finalement, vous contribuez au développement des géants qu’on pourrait accuser de détruire les librairies physiques ?

Au contraire, je profite de leur puissance ! Les lecteurs achètent de plus en plus sur Internet. Or, ce qui manque cruellement sur les gros sites de vente de livres sur internet, c’est le conseil. Pour le lecteur, c’est le meilleur des arrangements possibles : le conseil éclairé d’un libraire allié à la logistique bien huilée d’un partenaire culturel. Je ne fais que contribuer à l’évolution du métier en répondant à la demande des lecteurs etacheteurs sur le Net, pas à la destruction des librairies!

 Alors pourquoi un produit dont le prix est sensiblement le même partout n’est-il plus acheté dans les librairies physiques ?

Les lecteurs ont accompagné l’évolution de la société en bougeant plus vite et en achetant différemment. Le temps où Bernard Pivot – le meilleur libraire du XXe siècle – brandissait un livre et envoyait 100 000 acheteurs en librairie est terminé. Aujourd’hui, les lecteurs veulent tout tout de suite, comme pour n’importe quel produit, et Internet répond à cette urgence. À l’inverse, les librairies physiques n’ont pas forcément compris immédiatement ce  changement en mettant longtemps à s’informatiser et à utiliser la puissance du digital.

Enfin, les ouvrages populaires (Anna Gavalda, Marc Levy, Guillaume Musso, Katherine Pancol…) ne sont pas toujours disponibles chez le libraire du coin alors qu’ils peuvent être commandés en permanence dans les grandes surfaces culturelles et, a fortiori, sur le Net. Ce sont pourtant ces ouvrages qui remplissent la caisse des libraires. Il faut donc toujours en avoir !

Alors qu’adviendra-t-il du livre?

Je pense que le livre deviendra un objet de luxe. De nombreuses publications techniques vont basculer définitivement en version numérique car ce format permet d’associer de nombreux médias (image, films, liens internet) à la différence du papier. Nous nous dirigeons probablement vers un monde où les bibliothèques seront des signes extérieurs de richesse. Aucune inquiétude en revanche pour le poche, compagnon idéal des transports en communs !

Le Monde de l’édition devrait-il évoluer aussi ?

Les éditeurs sont aujourd’hui en ordre de bataille. De nombreux ouvrages sont numérisés et proposés en format digital, notamment toutes les nouveautés. Pourtant, la subsistance de l’objet livre reste un paradigme très français : aux Etats-Unis, le livre numérique représente 30% du marché contre 1% en France.
Malgré tout, une marque américaine de vente en ligne s’est désormais mise en tête de les faire disparaître, en éditant elle-même ses contenus.
Pourtant, la sélection des textes et la mise en valeur de ceux qui en valent la peine sont le cœur de l’édition et je suis certain que ces nouveaux venus sur le marché n’en sont pas capables. Les éditeurs actuels ont donc une responsabilité colossale dans la survie et l’avenir du livre en maintenant une offre plurielle à destination du plus grand nombre.

Que pensez-vous de la rentrée littéraire française 2013?

Elle était très bonne mais, au milieu des 600 et quelques romans publiés, nous sommes tous passé à côté de pépites ! C’est la grande frustration de la rentrée littéraire : beaucoup à lire mais pas assez de temps pour tous lire et pour tout partager. Avec celle de septembre et celle de janvier, à quand une rentrée littéraire en juin ?

Votre opinion sur les Prix Littéraires ?

Ils sont meilleurs qu’auparavant et, pour ne citer que ceux de l’automne 2013, aucun n’a été contesté mis à part celui de Yann Moix (Prix  Renaudot pour Naissance (éd. Grasset)). La question est de savoir qui a lu ses 1300 pages…