Un cri Lola, Auguste Bonel

« Bouche déchirée de cris d’os disloqués […]. Mes pouls, mes tempes sont enflés de cris » peut-on lire dans Un cri Lola d’Auguste Bonel. Dans la richesse de cette phrase apparaissent le corps, dans la violence du squelette qui crie, dans la sensualité qu’évoque la bouche, mais aussi la musique, dans les rythmes du cœur, du corps, que la bouche ne saurait retransmettre. Poétique du corps, entre désir et souffrance, musique et cri, Un cri Lola invite au voyage vers l’autre et vers soi.

Le personnage central n’est que dans la musique du jazz, dans les contretemps, les syncopes. La langueur de Coltrane et sa violence implicite mais presque palpable, le chamboulement à la vue de Lola, les cris auxquels tout le corps fait écho : le personnage n’a pas de nom mais n’en a pas besoin, il est tout à la fois un solo de saxophone et un cri qui ne parvient à devenir chant. La poésie d’Auguste Bonel suit un personnage marqué par l’angoisse, la solitude, qui s’interroge sur l’autre aussi bien que sur ce qu’il est. Le jazz dont l’écriture se fait le miroir est entièrement porté vers Lola, en passant par une poétique de la corporéité : sensualité des corps qui s’enlacent, violence des corps déchiquetés. Les corps sont fruités aussi bien que déchirés, leur musique sonne comme un air de jazz et se pose sur une mélodie avant que le roulement des percussions ne les amène ailleurs. Rien n’est posé et tout virevolte autour d’une ritournelle : Lola.

L’amour suprême qui vise une mélodie intérieure extatique, en miroir des disques qui pavent le récit, doit passer par l’inquiétude, la tension, le cri. Récit des sens, d’un corps figé et marqué par l’impossible, corps qui tend vers l’autre pour atteindre son extase, intérieure et extérieure, corps qui veut être musique, jazz. Récit de la poésie qui finalement, elle, fait émerger le chant des cris.

GL

Pourquoi lit-on moins de poésie que de prose ? Peut-être parce que cette dernière est considérée comme étant davantage accessible, ou peut-être parce qu’elle est moins liée à la culture dite « légitime ». Peut-être plaît-elle moins, simplement. Difficile de le savoir. Et dépasser cette opposition n’est pas chose aisée. L’un des premiers à l’avoir fait est Baudelaire dans ses Petits poèmes en prose. Bonel Auguste et son premier roman Un cri Lola s’inscrivent assurément dans sa lignée.

Le roman n’est pas construit sur une « histoire » faite de péripéties en tant que telle. L’auteur nous délivre nonchalamment quelques bribes d’un moment de sa vie, au cœur duquel se trouve Lola, l’être aimé. Cet instant particulier, et dès lors le roman, se clôt avec le départ de Lola.

L’écriture de Bonel Auguste est simplement sublime. Jamais rude, toujours extrêmement agréable. Très personnelle (l’auteur écrit à la première personne du singulier), elle demeure cependant pudique. Le jeu sur le rythme et les sonorités est remarquable. Les références sont subtiles et justes: Barthes et ses Fragments d’un discours amoureux, Demy et sa Lola sont autant d’images que l’on se plait à retrouver.

Si l’écriture se fait particulièrement poétique, c’est aussi grâce au rôle particulier que l’auteur offre à la musique au sein de son roman. Elle le traverse, elle l’emplit, elle le transcende. Son amour pour Lola se matérialise dans le jazz de Coltrane et de Lester Young.

On l’aura compris, c’est surtout un roman d’amour d’une pureté rare. Le style, les faits choisis, les sonorités du saxophone qui résonnent tout le long du roman, sont autant d’éléments mobilisés pour offrir une ode à Lola, et à l’amour qui lui est porté. Quelques lignes suffisent à le percevoir:

« J’aime la regarder manger, boire, marcher. Ses moindres gestes me parlent dans une langue subtile et tendre. Malgré toute sa précaution, le jus laisse une petite trace rouge sur sa lèvre supérieure. Je voudrais tant l’enlever dans un baiser. Elle se penche vers moi, je sens un léger frisson. Elle me demande de goûter son jus qu’elle trouve si délicieux. C’est sur ses lèvres que j’aimerais le goûter. Je sais que j’aime Lola, je sens qu’elle m’aime aussi, mais c’est un amour muet, il ne sait pas palper, il ne sait pas révéler le corps dans la jouissance. Le désir est sa limite. Je n’ose pas garder Lola, je ne peux que la regarder. Je ne peux pas lui demander dans le vide de ma vie. Je ne peux lui demander de soigner un homme qui saigne partout. »

C’est un opuscule que l’on lira sans aucun doute avec délectation. Il est difficilement envisageable de passer à côté d’une œuvre qui réconcilie le lecteur avec la poésie, le jazz et le sentiment amoureux dans un même élan.

FD

Ce court roman, écrit à la 1re personne raconte une tranche de la vie du narrateur. C’est un homme vivant à Port-au-Prince amoureux d’une femme, Lola, une belle femme indépendante et solitaire, qui ne semble pas vouloir s’engager plus loin que l’amitié avec lui. Elle le tient à une certaine distance, ainsi il peut la raccompagner chez elle mais pas pénétrer chez elle. C’est elle qui vient le voir, pas l’inverse.

Le personnage s’en contente mais il en voudrait plus, il est submergé d’amour pour Lola dans sa solitude. Il doit refouler son amour et son désir ce qui donne lieu à de magnifiques passages poétiques, déclarations muettes d’amour pour Lola, même si ces extraits n’apportent rien à l’histoire. Cet amour déferle en lui sous la forme de cris intérieurs, qui ne peuvent être apaisés que par la musique, et plus particulièrement par A Love Supreme, célèbre album de jazz de John Coltrane.

La musique irrigue tout le texte, on croise, outre Coltrane, d’autres musiciens de jazz. D’ailleurs Lola invite le narrateur à un concert à la fin du livre, sa manière de lui dire adieu avant son départ pour la métropole. Cet ouvrage donne envie de (ré)écouter certains titres ou albums, notamment A Love Supreme.

L’écriture est très belle, l’auteur est aussi poète et cela se sent. Il use d’images douces ou violentes, dans lesquelles le lecteur peut se perdre. C’est un texte qui exige un minimum d’attention mais qui est capable de provoquer des émotions chez le lecteur. Il faut aussi accepter que l’intrigue soit secondaire, beaucoup d’éléments sont obscurs : on ne sait rien du narrateur, pas même son nom, comment il vit etc. alors que l’histoire est écrite de son point de vue. C’est un homme très angoissé avec une amie, Lola, qui lui apporte de la lumière, mais les instants passés avec elle sont menacés à cause du départ de Lola pour la France, c’est tout. Mais cela n’empêche pas Un cri Lola d’être un beau livre, qui tient parfois plus du poème en prose que du roman.

CB

Bonel Auguste, poète confirmé, nous livre son premier roman Un cri Lola dans lequel la musique occupe une place aussi importante que l’histoire d’amour. Fortement empreinte d’un parfum d’exotisme, l’œuvre dégage une musicalité et un esthétisme qui permettent au lecteur de s’imaginer des paysages émergeants du papier.

Le caractère poétique et remarquable du style, mérite toute notre attention et laisse transparaître l’amour que l’auteur  porte au cinquième art. Auguste ne s’est pas trahi, il nous propose, sous une forme un peu différente, un hybride qui relève à la fois de la poésie et du romanesque. Les mots chantent, les sons dansent, le tout sur  des airs de jazz. L’élégance et la légèreté de la prose confèrent à la sensualité, aux cris transperçants ou encore aux interrogations personnelles une ampleur sans égale Pari réussi, cette prose poétique parvient sans aucun doute, à faire hurler et résonner les mots sous tous leurs aspects et sens.

Et pour nous accompagner tout au long de ce grand poème d’amour, l’auteur nous invite à écouter un univers musical de son choix : le jazz du saxophoniste américain John Coltrane : A love supreme, Fine and mellow de Billie Holiday ou encore Lester Young. Ces épisodes mélodieux agrémentent et ponctuent le cours des événements. Les mots et les notes se répondent et correspondent alors sur un même tempo, comme pour soutenir le héros dans sa tentative d’échapper à ses tourments.

Ce roman d’amour est dédié à une femme, Lola, très élégante, admirée et désirée mais qui reste un peu distante. Le héros, nous entraîne dans les méandres de ses sentiments, torturés et mélancoliques, et ses blessures anciennes.

Et même si vous n’êtes pas un fin connaisseur de jazz, laissez-vous emporter par ce voyage musical à Haïti et laissez-vous séduire par l’atmosphère de cette œuvre : amour, lyrisme, introspection, poésie et musique sont au rendez-vous.

LG