Un garçon sans séduction, de Christophe Mouton

Heureusement que Christophe Mouton ne se prend pas au sérieux. Heureusement que Un Garçon sans séduction, livre campé à la frontière du roman de rupture sentimentale et de l’essai de modélisation économique de l’amour, emprunte le ton léger de l’ironie et de l’autodérision.

Heureusement que, s’il passe 160 pages à constater de navrantes évidences (qu’on ne vienne pas dire qu’il les dénonce) et découvre dans les toutes dernières lignes les vertus de l’authenticité en matière de relations humaines (ouf), ce n’est que pour nous amuser, jouer l’endeuillé plaisantin et retourner la petite anxiété du séducteur postmoderne en matière à rire. Heureusement que Christophe Mouton est sympathique.

AS

« Elle est partie pour mieux que moi ».  Ce narrateur magistralement plaqué, personne ne nous le décrit. On l’imagine pourtant si bien : c’est le mec pas canon, celui qui apercevant une beauté pensera selon l’expression anglaise : « She’s out of my league », le genre ami du Don Juan de sa génération, du tombeur, ami qu’on voit à peine, qu’on appelle « machine », et si par malheur-chance-bonheur, une jolie mignonne s’entiche de ce gentil, les filles, avec ces mots qui abiment davantage qu’une castagne virile, susurrent mi- acides mi- mielleuses : « Elle est vraiment beaucoup mieux que lui », comme s’il avait commis un affront : oser s’immiscer par effraction dans un monde de beauté, dont il n’est pas, très sélect’, où seules des « Very Important Beauty » ont droit d’accès.

 « Sybille, cotée 680, passée d’un évalué 387 (moi) à un noté 497 (le trader) ». Comment ? Le banquier qui promène son bout de gras aurait eu ses faveurs ? Sybille ? La voilà pendue à sa cravate? « J’avais apporté des bonbons », pleurait jacques Brel. J’étais bon, serviable, attentionné, doux, délicat s’apitoie le narrateur. Oui mais voilà, cela ne suffit pas. Il faut être beau, il faut être riche. Sinon : passer son chemin. Ce roman nage dans l’amertume : il constate gorge nouée que nous vivons dans l’ère du « trop bien pour toi », « n’y pense même pas », « tu t’es regardé ? ». On jauge, on juge, chacun se voit attribuer une note, une étiquette, un prix. Et ce prix fluctue : « Se faire repousser par un laideron déprécie ». On rit jaune. On se réjouit d’être célib’.

 Heureusement, le narrateur « se sauve » par l’humour. Puisqu’on ne peut être beau, soyons drôles. On grignotera peut-être quelques points dans la catégorie « courage », car mon ami, « avec la tête que t’as …», garder le sourire…: chapeau bas.

 Ainsi pour comprendre l’irrationnel (se faire larguer pour un pédant) et mieux appréhender la situation (mais qu’est-ce qu’elle lui trouve à ce petit péteux en veston), le narrateur choisit la science : il calcule, utilise les coefficients, scrute à l’aide d’algorithmes. Et constate : sur le marché de l’amour, la richesse pèse pour 10 dans les coefficients, contre 2,5 seulement pour la moralité. S’il avait su…! Il aurait été Place Vendôme, aurait fait un hold-up, aurait braqué deux banques, aurait saigné le bijoutier. Si c’était la solution pour les faire tomber comme des mouches ! Car petit boulot, petit physique= petite évaluation. Quelle équation détonante, qui fait fi de l’irrésistible charme, du petit défaut qui fait fondre, du sourire tordu qui ensorcelle ! Tout voir à travers le prisme de l’équerre et de la calculatrice… Bonjour tristesse…

 Cher Monsieur Mouton, rappelez à votre narrateur la phrase de Marcel Proust : « Il faut laisser les jolies femmes aux hommes sans imagination ». Et permettez-moi de vous rassurer sur ce point : votre narrateur en a beaucoup, et d’une vilaine fille saura faire sa princesse. C’est une bonne chose que Sibylle ait pris la fuite pour tenir le saucisson de bras de son banquier : ce bon narrateur, Sybille et toutes ses jambes, toute sa beauté, tous ses beaux yeux, il ne le méritait pas.

HdR

Thomas est ingénieur en automation, ce n’est pas très sexy comme métier comme il dit, et c’est un peu à cause de ça que Sybille, soleil de ses jours, est partie avec un trader. Plus riche, certes, mieux introduit dans les cercles mondaines, oui, plus beau, ça se discute. Mais enfin, qu’a-t-il de plus que Thomas ? L’ingénieur reprend le dessus, allons-y cherchons ! Qu’a cet homme de plus, quelle est sa cotation sur le marché ? Celle de Thomas, et puis celle de Sybille ? (Vous pourrez aussi calculer la vôtre). Roman un peu loufoque où les soliloques le disputent aux feuilles de calculs, ce livre retrace les réflexions d’un homme blessé. Il tente de rationnaliser, calculer cet amour qui s’effondre. Mais comment aurait il pu l’optimiser ? Ce roman, bien que celui d’une rupture, déborde de vie. On croirait retrouver les brouillons d’un ami, sentiments griffonnés rageusement. De cette impétuosité s’échappent quelques maladresses. Les développements de l’ingénieur en automation contre la bassesse du trader, notre obsession de la beauté, ces sujets sont traités sans finesse, mais avec emportement. Puissant par la naïveté du personnage, son sang bouillonnant, ce roman fait sourire et soupirer. Plus qu’une lecture, vous aurez l’impression d’avoir passé 3 heures avec un vieil ami, vivant et débordant.

CD