Un pays qui n’avait pas de port, Isabelle Condou

Qu’auriez-vous fait à la place de Bohdan, ce capitaine d’un bateau de croisière qui découvre un clandestin à bord ? Le dénoncer, comme l’exige le règlement ? Le roman d’Isabelle Condou est un rocher sur lequel viennent se briser les vagues de nos convictions ; un cas particulier qui remet en question les dispositions politiques prises pour l’intérêt général. Ce clandestin, Lucien, un jeune haïtien de 20 ans, quitte une terre où rien ne le retient, sans argent, sans papier, sans nourriture. Une folie ? Un « enchainement de suicides » ? Ou bien est-il simplement conscient que tout, tout ne peut être que mieux que sa vie d’avant ? Face à une telle détresse humaine, Joséphine, passagère du Punta Clara, et Bohdan apparaissent comme des bienfaiteurs malgré eux, trop empathiques pour le dénoncer mais trop humains pour ne pas souffrir de sa présence. Ils risquent, sans trop de convictions, parce qu’il est au-dessus de leur force de respecter la loi, de la braver. Ce roman est d’une juste impartialité. Sans concession, Isabelle Condou raconte le dégoût de Bohdan, l’irritabilité de Joséphine, puis leurs remords à tous deux, face à ce jeune homme recroquevillé dans le  coin d’une cabine et dont la misère entache le calme parfait de l’océan et les après-midi baignés de soleil dans lesquelles Joséphine se délasse jusqu’à la fin du jour.

Ils ne sont ni bons ni mauvais, eux-mêmes à la recherche d’un cap, d’un cadre, d’une famille trop peu vue. Au beau milieu de l’océan, ils contemplent l’insondable abysse de leur situation. Marek, Joséphine, et Bohdan partagent une profonde solitude. Tous sans papier à bord (comme l’exige aussi le règlement), et à l’instar de Lucien, ils n’ont plus ni port d’attache ni pays. Ils ne sont même plus très sûrs d’habiter quelque part. Le Punta Clara semble être à la fois l’allégorie et le lieu de la mise en abîme exercée par l’auteur. Un univers à part, où chacun trouve l’occasion de ranimer les fantômes du passé et les spectres du présent. Car au milieu de nulle part, il ne leur reste que les contours flous des visages familiers dont la vie les éloigne. De Klara, sa femme, Bohdan ne conserve que l’image embrumée de son sourire et l’insoutenable sentiment de la perdre. Joséphine, quant à elle, ressasse l’arrière-goût de la méfiance laissé par ses amours ratées, et Marek, ses « souvenirs aigris de petit Polak ».

Lucien arrive ainsi comme un problème supplémentaire. Et contrairement aux autres, que la distance rend irrésolubles, il suffirait de dénoncer sa présence pour le régler. Or, n’ayant ni le courage d’assumer l’acte de dénonciation ni l’altruisme nécessaire pour aller jusqu’au bout de leur démarche, Joséphine et Bohdan laissent ce problème s’envenimer jusqu’à imploser. Comme on se couvre machinalement les yeux devant une scène d’horreur. Isabelle Condou met en exergue la dangerosité et l’hypocrisie de l’attentisme au gré d’une plume limpide et juste. Où commence la culpabilité ? C’est la question qui taraude le lecteur en refermant ce roman et dont les personnages détiennent l’inavouable réponse.

FE

       Un pays qui n’avait pas de port entraîne le lecteur dans un huis clos mélancolique où quatre destins amers se mêlent à bord d’un cargo en route pour Valparaiso. C’est d’abord Bohdan, le capitaine Polonais qui se sent de plus en plus seul au fur et à mesure que l’amour que lui portait sa femme Klara semble s’étioler, au fur et à mesure qu’il dérive loin du rôle de père qu’il aimerait tenir pour ses enfants, au fur et à mesure qu’il s’enferme dans un sens du devoir fade et étouffant. C’est également la passagère Joséphine, ancienne hôtesse de l’air dont la vie n’a eu de sens que par un homme qui n’en valait pas la peine et l’a utilisée sans l’aimer en retour. C’est enfin Marek, le chef mécanicien français d’origine polonaise, qui prend plaisir à se faire haïr pour exorciser la rage qui l’envahissait face à la bonté servile de son père, immigré qui faisait tout pour s’intégrer en France.

Ces trois cœurs à la dérive, sans port où s’amarrer, sont chavirés par la découverte d’un clandestin à bord du cargo, suite à l’escale à Haïti. Lucien, échalas noir timide qui ne pipe mot, caresse l’espoir fou d’atteindre la France, que le navire n’est pourtant censé gagner qu’au terme d’une interminable boucle. Bohdan, plus pour se convaincre qu’il est quelqu’un de bien que par altruisme véritable, décide de cacher le clandestin plutôt que de le dénoncer et de le débarquer comme son devoir l’y oblige. Il installe donc le jeune homme dans sa cabine. Mais cette présence muette et pleine d’une gratitude apeurée finit par l’oppresser et l’amène à solliciter l’aide de Joséphine. Celle-ci se prête de bonne grâce à une garde alternée du garçon, mue par le même besoin de se rassurer sur elle-même.

Tandis que leur malaise à tous deux croît face à cet étranger qui trouble l’intimité de leurs cabines, Marek se démène pour prouver au capitaine qu’il y a un clandestin à bord. Il a en effet été le premier à remarquer des éléments suspects qui l’incitent à croire en la présence d’un indésirable sur le cargo, et fulmine que Bohdan dissipe ses soupçons avec dédain. Il enrage d’autant plus qu’il interprète la complicité coupable de la passagère et du capitaine comme une relation amoureuse. Or lui-même n’est pas insensible à cette unique présence féminine à bord. Une attirance irrésistible se fait peu à peu jour entre Marek et Joséphine, que ni l’un ni l’autre ne reconnaissent, trop fiers et interprétant à tort leurs gestes et paroles réciproques comme des marques de mépris ou d’indifférence.

Isabelle Condou livre avec ce roman d’une traversée une histoire poignante aux personnages attachants. Le style sensible et léger porte le lecteur, qui pénètre alternativement dans les pensées de Joséphine, de Marek et de Bohdan et réalise à quel point ils se prêtent les uns aux autres des jugements éloignés de la réalité. L’emblème de ces relations pétries de malentendus et de non-dits regrettables est l’histoire d’amour avortée entre Marek et Joséphine, qui se heurte dès le départ à leurs orgueils stériles. La tristesse délicate de ces existences vaines confère une forme de tragique à l’œuvre, qui se résume à cet inexorable échec de trois individus pourtant pas plus mauvais que d’autres à changer le cours de leurs vies mornes et à aider un jeune homme plein de rêves.

BM

Bohdan, capitaine polonais d’un cargo français, embarque à son bord des passagers pour la traversée de l’Océan. Parmi eux, une femme. Son petit quotidien fait de l’attente de courriels de sa famille et de rivalité avec son chef mécanicien – qui lui est français et torturé par ses origines polonaises – est bouleversé par l’arrivée de cette passagère, et par l’apparition d’un clandestin à bord.

Ce roman se révèle très vite pour ce qu’il est : un journal de bord et d’étonnement d’une terrienne à bord d’un bateau découvrant les rites de la vie embarquée – distillé ici et là pour bien montrer qu’elle n’est pas restée les yeux clos : les portes que l’on verrouille uniquement au mouillage, etc. – et les changements qu’apporte sa présence féminine dans un environnement de marins solitaires.

Le seul suspens de l’histoire, le seul fil qui pourrait porter un peu le lecteur et le tirer de l’avant dans l’ouvrage, la découverte de ce que Bohdan va faire du clandestin, est résolu dans les premières pages : il le tue. Il ne reste au lecteur plus qu’à découvrir le moyen et de la raison de cet acte, intérêt bien mince pour l’empêcher de couler sous le flot quelconque du quotidien morne d’un cargo isolé sur l’horizon et où des gens se découvrent. Leur description physique est d’ailleurs très tardive, les personnages se meuvent comme des formes indéterminées pendant cent pages.

Car le tout est porté par un style plat, trivial, qui pourrait sauver le récit mais qui le précipite davantage dans les tréfonds de l’ennui et du néant. « Un dimanche comateux », « recroquevillé dans le canapé comme un chien battu » (« chien battu » deux fois en cinq pages), « elle choisit à pioche-pioche » « des tubes indémodables ». La description des choses, l’analyse des émotions, l’exploration des paradoxes et des contradictions des personnages est toujours superficielle, on ne fait que deviner un affleurement évanescent d’un ersatz de caractère. Pourtant parfois perce d’un ciel brouillé de gris un bref éclair de soleil inattendu : « après tout l’océan est une absinthe redoutable qui a fait naître du lamantin une sirène ». Mais le chapitre se terminera par le karaoké du capitaine chantant « à tue-tête » un titre de Céline Dion (titre non traduit), scène angoissante qui achèvera de vous enfoncer dans la dépression.

PG

Un pays qui n’avait pas de port, quatrième roman d’Isabelle Condou, se distingue par sa grande simplicité, qui traduit une élégance de la narration. Prenant la forme d’un huis-clos, sur un cargo entre Le Havre et l’Australie, il s’intéresse à trois personnages : Bohdan, le capitaine du navire, polonais ; Marek, chef mécanicien, français d’origine polonaise, et Joséphine, passagère française. Le roman est nourri des interactions de ces trois-là, et des quiproquos absurdes qui naissent des a priori et des préjugés qu’ils entretiennent à l’égard des uns et des autres : Bohdan méprise cordialement le chef mécanicien, qu’il tient pour un ivrogne balourd, sentiment partagé, Marek l’apostrophant mentalement d’un « chameau » chaque fois qu’il en a l’occasion. Quant à Joséphine, elle regarde ce petit monde d’hommes avec un air amusé, elle qui est une femme, et une terrienne qui plus est.

Mais tout change lorsqu’un clandestin est découvert sur le navire, alors que celui-ci traverse les Caraïbes : c’est Marek qui l’aperçoit d’abord, et cette découverte nourrit une paranoïa qui ne le quittera plus. Plus tard, c’est le capitaine lui-même qui le voit et décide de « faire les choses bien » : il le recueille et le protège, dans l’idée de l’emmener jusqu’en France, à des mois de là ; c’est que le clandestin s’est trompé de bateau… Tiraillé par ses loyautés conflictuelles – sa volonté morale de bien faire, et son devoir de capitaine –, il décide de demander l’aide de Joséphine, qui accepte volontiers… peut-être un peu trop rapidement, car le clandestin devient rapidement à ses yeux un parasite qui la gêne et souille son intimité. Pendant ce temps, Marek est toujours à la recherche de son clandestin fantôme et s’imagine une idylle entre le capitaine et la passagère, fantasme alimenté par leurs cachotteries – c’est que le bourru mécano n’est pas indifférent à la jolie Française…

C’est un roman de relations humaines, tissé par les entrechocs et les entrelacs que créent un regard, un geste, un ton trop élevé. C’est un roman précieux, qui s’attache à une caractérisation fine de personnages certes simples, mais finement brossés par une série d’anecdotes finement choisies ; leur présent s’éclaire à l’aune de leur passé. Le récit est ainsi rythmé par les balancements successifs entre ces trois points de vue, expliquant régulièrement comment un unique événement a pu être interprété par les trois parties de l’histoire.

Ce qui revient régulièrement, c’est la notion de regret et de responsabilité : c’est parce qu’elle n’a pas pu sauver un chien par le passé que Joséphine est si pressée d’aider le clandestin ; c’est parce qu’il est marqué par son père, le Polak qui n’a jamais pu pleinement s’intégrer dans le village français que Marek ne peut admettre sa véritable nationalité à Joséphine ; c’est parce qu’il ne peut jamais être complet, à terre pas plus qu’en mer, que Bohdan rompt tous ses codes de conduite et héberge le clandestin. Ils sont, tous les trois, marqués par ce qui est venu en amont du roman, et cela contribue à former des personnages véritablement humains. Ils ne sont certes pas complexes, mais ils sont ceci qui fait qu’ils sont présents.

Ce n’est pas un roman qui a besoin d’une grande histoire pour fonctionner, c’est un déroulé doux de relations humaines, qui s’écoule naturellement au fil des quiproquos.

HG

          Un clandestin, un cargo. Tout pourrait être dit avec ces mots, on devine d’avance la fin de ce roman. Mais ils ne disent pas toutes les relations entre les personnages de ce huis clos à bord d’un cargo. Ils sont au nombre de trois : Bohdan le capitaine sur qui repose la bonne marche de la navigation, Marek le chef mécanicien et Joséphine la passagère. Plus le clandestin. Tout va se jouer entre eux.

Face au clandestin que feront-ils ?

          Bohdan recueille le clandestin, au mépris de la réglementation internationale et associe Joséphine avec lui pour l’amener en France. Au cours de la navigation, Bohdan flanche, il doute tandis que les bonnes intentions de Joséphine ne résistent pas à la promiscuité avec le clandestin qui devient peu à peu insignifiant. Nous suivons les étapes qui vont mener à la fin inéluctable au jour le jour, à la manière d’un journal de bord.

          Nous ne savons rien de ce garçon silencieux, sinon qu’il vient de Haïti. Mais l’histoire des trois autres nous est contée petit à petit au cours du voyage. L’océan et la présence oppressante du Haïtien agissent comme des révélateurs face à ces personnages qui doivent choisir entre penser à eux ou faire preuve de bonté, dans leur solitude. Leur transformation en bourreaux semble naturelle.

          C’est une réflexion sur l’humanité, car au fond, tous ne sont qu’humains, ainsi que sur l’autre. L’autre, ici, ce n’est pas seulement le clandestin mais aussi les autres personnages, dont on suit l’évolution des relations. Ces trois Européens ne se comprennent pas, se méprennent les uns sur les autres.

Au final, un beau roman prenant.

CB