« L’écrivain est un artiste. Si les acteurs, chanteurs, musiciens ont des agents, pourquoi l’écrivain serait-il le seul artiste sans agent ? ».

Virginia Lopez-Ballesteros dirige une agence littéraire depuis bientôt 10 ans. A cheval entre l’Espagne et la France, elle nous livre sa vision du métier d’agent, de la critique et des prix littéraires.

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Qu’est-ce qu’un agent littéraire ?

Lorsque j’ai monté mon agence littéraire en 2005, je sortais de 12 ans de travail dans le monde de l’édition, mais aussi de 2 ans dans une agence littéraire, en tant que responsable des droits étrangers. J’avais donc travaillé des deux côtés et pu constater l’utilité d’un intermédiaire. Les agents sont indispensables pour aider l’auteur dans sa connaissance des attentes des maisons d’édition, mais aussi dans la négociation éditoriale. C’est un travail varié, où l’agent est une interface entre l’auteur et l’éditeur, même s’il doit savoir s’effacer lorsque cette relation fonctionne bien.

Les agents littéraires ont souvent mauvaise presse en France. Comment l’expliquez-vous ?

L’agent littéraire est un phénomène récent en France, alors qu’il est tout à fait banal en Espagne ou dans les pays anglo-saxons. Il est vrai que certains d’entre nous ont une attitude plus revendicatrice dans leurs relations avec les éditeurs, ce qui ne favorise pas notre popularité. A mon sens, il s’agit d’une question de temps, car il y a de plus en plus d’agents en France et de moins en moins d’éditeurs « anti-agents ».

On ne peut pas nier que le travail de l’agent attaque nécessairement les marges économiques de l’éditeur

Je préfère dire que nous redistribuons la valeur économique de manière plus équitable, surtout en ce qui concerne la durée du contrat et les droits étrangers et audiovisuels. Pourtant nous ne sommes pas l’ennemi de l’éditeur. Nous connaissons les goûts et les attentes des maisons d’édition et savons leur proposer l’ouvrage qui leur conviendra, en leur épargnant un temps précieux. En Espagne, beaucoup d’éditeurs refusent les manuscrits venant d’auteurs ne travaillant pas avec des agents.

Concrètement, sur quoi négociez-vous ?

De manière schématique, il y a 3 points qui sont abordés dans une négociation éditoriale : la cession de droits, la rémunération de l’auteur (à-valoir et royalties), et la durée du contrat.

L’éditeur souhaite toujours posséder les droits le plus longtemps possible, même après sa mort. Pourquoi pas si l’auteur fonctionne bien mais si l’éditeur est déçu par son poulain, il relâchera ses efforts et l’auteur sera légalement coincé avec cet éditeur. En tant qu’agent, j’essaie de négocier des durées de 5-7 ans.

Sans agent, l’éditeur tentera aussi d’obtenir la cession des droits audiovisuels et étrangers avec une répartition 50/50. Mon travail sur ce sujet est de déterminer la juste part qui revient à l’auteur.

Et sur le domaine économique ?

L’auteur peut généralement être rétribué avec deux outils : l’à-valoir et le pourcentage sur les ventes (royalties). L’à-valoir, comme son nom l’indique, est une avance faite par l’éditeur sur les droits d’auteur que ce dernier va toucher sur les ventes. Un écrivain débutant avec une maison d’édition normale peut toucher environ 2000-3000€ mais on a déjà vu des écrivains très reconnus toucher des à-valoir de 400 000€.

Le pourcentage sur les ventes est également très variable selon le statut des auteurs et l’ambition des maisons d’édition. Il peut aller de 7% jusqu’à des sommets de 14% (à partir d’un certain nombre d’exemplaires vendus) pour certains écrivains.

Le travail d’agent est évidemment de négocier sur ces deux fronts.

Comment se rémunère l’agent de ses efforts ?

De manière générale, l’agent touche en moyenne 20% de ce qu’il va pouvoir obtenir pour l’auteur. C’est, à mon sens, une somme honnête. Il faut rappeler que l’agent ne touche rien avant d’avoir pu signer un contrat entre l’auteur et éditeur et que tout le travail de sélection, d’affinement et de promotion n’est pas toujours récompensé.

Beaucoup d’appelés mais peu d’élus parmi les auteurs ?

Avec le développement des outils numériques et l’augmentation générale du nombre d’ouvrage publiés, beaucoup se découvrent des talents d’écriture. Ajoutez à cela le retentissement qu’ont certains auteurs très médiatiques et de nombreuses vocations voient le jour. Aujourd’hui, on écrit sur son ordinateur, on imprime ou, de plus en souvent, on envoie le manuscrit par courriel. Imaginez un instant le nombre de manuscrits que reçoivent les agents et les maisons d’éditions ! Cette pléthore d’auteurs renforce l’utilité de l’agent pour faire un premier tri, qui devient indispensable.

La production littéraire est devenue trop abondante à votre goût ?

Oui, à tous les niveaux. Mais cette surabondance ne sert pas toujours la qualité de la littérature proposée aujourd’hui. Il y a, en Espagne comme en France, beaucoup trop d’ouvrages publiés, notamment à cause de considérations marketing obligeant parfois les éditeurs à sortir un certain nombre d’ouvrages dans leurs collections. De qualité variable et lancés sans grand effort, ce sont des ouvrages condamnés à une fin rapide.

Quelle importance a la critique dans votre travail ?

Bien évidemment, une critique positive nous réjouit toujours. Pourtant, ce n’est pas ce qui a le plus d’influence sur les ventes aujourd’hui : une citation d’un auteur connu, sur un bandeau ou dans une chronique, aura bien plus d’impact. Le critique, souvent peu connu, ne pèse pas toujours très lourd à côté de l’écrivain consacré. Mais surtout, c’est aujourd’hui le pouvoir des critiques de « non-spécialistes » qui est craint. Nous suivons de plus en plus l’activité des blogueurs, pour tenter de promouvoir auprès d’eux certains ouvrages. C’est une activité sur laquelle l’industrie littéraire est encore novice, pourtant, ce sont eux qu’il faut convaincre.

Si les « non-spécialistes » émergent, c’est parce que les critiques spécialisés disparaissent ?

Marcel Reich Ranicki, un des plus grands critiques allemands, est mort hier (ndlr : 18/09/13), et on serait tenté avec sa disparition d’évoquer celle d’une époque critique : des jugements argumentés et solides, avec souvent un vrai engagement, mais surtout des critiques influents et écoutés. J’ai l’impression qu’aujourd’hui prédominent les jugements rapides, le ressenti, et surtout que le règne des grands critiques est terminé.

Quelle importance ont les prix littéraires en Espagne ?

Tout comme en France, les prix Littéraires sont nombreux en Espagne, qui cultive aussi une culture littéraire forte, notamment grâce à l’étendue de sa langue. La principale différence avec la France est la récompense de ces prix, qui est nettement plus élevée. Ainsi, le Prix Planeta, décerné par ce groupe éditorial, récompense de 600 000€ un roman inédit de langue espagnole, tandis que le Prix Cervantes, décerné par le Ministère de la Culture, couronne avec 125.000€ l’œuvre entière d’un auteur de langue espagnole. Au regard de sa dotation, le Prix Planeta s’accompagne d’une campagne médiatique sans commune mesure avec les prix français, et récompense souvent des valeurs sûres.